RENÉ BARBERA : « Peu importe l’apparence des costumes ou des décors : les thèmes explorés dans La traviata relèvent de l’expérience humaine universelle ».

De retour à Paris ce mois-ci, le ténor René Barbera retrouve l’Opéra Bastille et La traviata dans une production qui lui est familière, après y avoir interprété en 2024 un Alfredo que Première Loge avait adoré ! À l’occasion de cette nouvelle série de représentations, il s’est confié à Andrei Krupennikov et Stéphane Lelièvre. Il revient sur son approche du rôle d’Alfredo, la manière dont la mise en scène nourrit son travail d’interprète, mais aussi sur ses projets futurs et son souhait d’explorer davantage le répertoire français.

Andrei KRUPENNIKOV : Avez-vous un souvenir ou une expérience particulièrement marquante lié(e) à La traviata au cours de votre carrière ?
René BARBERA : Je pense que tout le monde se souvient de sa première représentation de cet opéra… Mais le souvenir qui ressort le plus pour moi est un remplacement de dernière minute à la Scala. Je me souviens avoir reçu un appel directement de l’administration de Milan me demandant si je pouvais chanter La traviata dès le lendemain. J’étais disponible, alors j’ai accepté et je suis parti. Mais le matin même, je me suis réveillé avec une contracture au cou et j’ai dû assurer toute la représentation (aux côtés de Leo Nucci et de Marina Rebeka) sans pouvoir tourner la tête. Ce fut une journée mémorable à tous points de vue !

A. K. : Alfredo est souvent perçu comme impulsif et naïf. Comment vous identifiez-vous à ce personnage et comment lui apportez-vous de la nuance ? À quoi ressemble votre Alfredo ?
R. B. : Je pense que nous avons tous été comme Alfredo à un moment ou à un autre de notre vie. J’essaie de montrer au mieux son côté plus doux et plus timide au début de l’œuvre, car il est effectivement assez réservé au départ. Je le vois un peu comme Nemorino, mais avec davantage d’assurance et d’élégance.
D’ailleurs, si l’on regarde le duo « Una parola, o Adina » entre Nemorino et Adina, on remarque que l’atmosphère générale est assez similaire : Alfredo déclare son amour, tandis que Violetta lui répond que le plus qu’elle puisse lui offrir est son amitié, parce qu’elle tient à sa liberté et, au fond, ne croit pas vraiment à l’amour.
La grande différence, c’est que les paroles d’Alfredo touchent réellement Violetta et qu’elle finit par céder beaucoup plus rapidement. Ensuite, je m’appuie simplement sur le souvenir des grands amours et des grandes peines de cœur que j’ai connus dans ma vie. J’essaie de retrouver ces émotions, de les revivre intérieurement et de les transmettre sur scène du mieux possible.

A. K. : Y a-t-il un passage de la partition que vous redoutez particulièrement ou, au contraire, que vous attendez avec le plus d’impatience de chanter ?
R. B. : C’est sans doute le cas pour tous les ténors : j’aborde toujours la scène de colère du deuxième acte avec une certaine vigilance, en réfléchissant attentivement à la manière de gérer mon énergie pour ne pas me laisser emporter. Il est difficile d’exprimer toute cette douleur et cette rage aveugle sans que cela ne se répercute sur la voix, en provoquant une tension dans la gorge ou en poussant excessivement le son.
Cela dit, c’est aussi l’un de mes moments préférés de tout l’opéra, en particulier lorsqu’Alfredo réalise ce qu’il vient de faire et qu’on le voit traverser instantanément un profond remords. C’est un moment d’une grande intensité dramatique.

La traviata à l’Opéra Bastille en 2024, avec Nadine Sierra – © Vahid_Amanpour -OnP

Stéphane LELIÈVRE : Vous connaissez déjà la mise en scène de Simon Stone, dans laquelle vous avez chanté en 2024. Est-il difficile pour vous d’adhérer à une réinterprétation contemporaine d’un grand classique ? Plus généralement, les décors et les costumes influencent-ils votre manière d’incarner vos personnages ?
R. B. : Je pense que le seul aspect de cette production qui a réellement représenté un défi pour moi, du point de vue du personnage, concerne la toute fin de l’œuvre. J’avais toujours eu l’habitude d’être près de Violetta et de rester immobile à ses côtés dans ses derniers instants. Ne pas pouvoir faire cela, ne pas pouvoir la tenir dans mes bras, a donc été assez déstabilisant.
Cependant, j’ai fini par constater que cela fonctionnait malgré tout, à partir du moment où l’on s’engage pleinement dans la proposition scénique et où l’on continue simplement à vivre le moment avec sincérité.
Quant aux décors et aux costumes, je pense que c’est toujours un sujet délicat et qu’il vaut mieux l’aborder avec un esprit ouvert. Certaines productions modernes ou réinterprétations échouent, tandis que d’autres parviennent réellement à révéler une nouvelle lecture de l’œuvre.
Pour ma part, j’essaie de ne pas laisser ces éléments influencer mon personnage ni le texte, car, au fond, l’histoire reste la même. Elle parle des relations humaines, de l’amour — qu’il soit familial ou romantique —, des chagrins d’amour, eux aussi familiaux ou amoureux, de la passion, de l’évolution personnelle, de la douleur de voir un être cher s’éteindre peu à peu, du regret d’avoir prononcé dans un moment de colère des paroles que l’on regrettera toujours, du pardon, des retrouvailles et, finalement, de la mort et du deuil. Les grands thèmes de La traviata parlent d’expériences que traverse tout être humain qui passe un certain temps sur cette terre. Tout y est.
Peu importe l’apparence des costumes ou des décors : ces thèmes sont universels et intemporels. Ils continueront à faire partie de l’expérience humaine tant qu’il y aura des êtres humains. C’est une histoire éternelle, à condition d’ouvrir notre esprit et notre cœur à ce qu’elle raconte réellement, sans laisser l’aspect visuel nous détourner de ce qui compte véritablement.

S. L. : Vous allez donc de nouveau vous produire à l’Opéra Bastille, une vaste salle que vous connaissez bien puisque vous y avez chanté à plusieurs reprises depuis I puritani en 2013. En quoi les caractéristiques propres d’un théâtre — notamment sa taille — influencent-elles votre manière de jouer ou de chanter ?
R. B. : J’ai en quelque sorte fait mon apprentissage lyrique dans les grandes maisons d’opéra américaines, qui sont souvent immenses. Je suis donc très habitué aux salles de grande capacité.
J’essaie de faire en sorte que la taille d’un théâtre n’influence pas ma manière de chanter. En théorie, le jeu scénique devrait être un peu plus ample dans une grande salle, mais je dois reconnaître que je ne suis pas particulièrement doué pour effectuer ce type d’ajustements. J’ai toujours préféré privilégier un jeu naturel plutôt que d’adopter des gestes ou des mouvements artificiellement exagérés.

https://www.youtube.com/watch?v=Fjj4KQTETHc

L’elisir d’amore, « une furtiva lagrima » – Orange, Musiques en fête, Orchestre de chambre de Cannes, dir. Didier Benetti

S. L. : Vous êtes connu comme un spécialiste des œuvres italiennes, mais vous avez également à votre répertoire Les Troyens, La Fille du régiment ou encore Les Contes d’Hoffmann. Y a-t-il d’autres rôles français que vous aimeriez chanter ?
R. B.
En réalité, je n’ai pas encore chanté Les Contes d’Hoffmann — je les interpréterai cet automne en Argentine — mais j’ai en revanche chanté Guillaume Tell il y a quelques années.
Je suis extrêmement intéressé par le répertoire français et j’ai très envie d’en interpréter davantage. Je ne peux pas encore dire où ni quand, mais je peux déjà révéler qu’une Damnation de Faust figure dans mes prochaines saisons.
Bien sûr, je rêve également de chanter un jour Werther, Faust, Manon, Roméo et Juliette et peut-être même Les Troyens — mais dans un avenir plus lointain — en incarnant Énée plutôt qu’Iopas, le rôle que j’avais interprété auparavant dans cet opéra.
Je reste ouvert à tout ce que le public et les maisons d’opéra souhaitent m’entendre chanter, à condition que cela soit compatible avec ma voix et que le rôle me semble approprié à ce stade de ma carrière.

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