Julie Fuchs rend hommage à Satie à Avignon

Julie Fuchs and friends : Je te veux, Opéra Grand Avignon, vendredi 6 février 2026

Voilà un spectacle original. Il rend hommage à l’inclassable Erik Satie (1866-1925), qui était un drôle de type. À l’époque de ces chansons, pauvre mais élégant comme un ministre (toujours), il boit trop (déjà), et avait été éperdument amoureux (six mois) de Suzanne Valadon. En vue de devenir pianiste au fameux Cabaret du Chat Noir à Montmartre, il se présenta à Rodolphe Salis (1851-1897), son créateur, en lui disant « je suis gymnopédiste, un bien beau métier ». Là comme dans d’autres cafés à la mode, il devint donc « tapeur à gage » comme il aimait à dire, accompagnant les artistes, composant des chansons tendres, chaloupées, effrontées, énigmatiques, nostalgiques, voire surréalistes avant la lettre.
C’est ce monde foisonnant qu’a évoqué le spectacle proposé par Julie Fuchs et ses complices. Le programme donnait le ton en annonçant « Je te veux : Erik Satie, Aristide Bruant, Claude Debussy ». Mais il a fait place à une plus grande palette de compositeurs, avec une magnifique mélodie de Gustave Charpentier, une de Cécile Chaminade, une chanson de Fay Tempelton et une de Georges Auric, ainsi que quelques autres surprises. Car si ce spectacle bien pensé, bien mené – et si finement arrangé pour quatre instruments – a repris l’esprit du disque récent que Julie Fuchs a consacré à Erik Satie and friends (sous le titre Je te veux, Sony 2025), il a donné à entendre d’autres chemins.
Ainsi, le premier mouvement de la sonate pour violon de Francis Poulenc – si rarement donnée – a mis en valeur le jeu subtil et inspiré d’Alexis Cardenas et son entente d’évidence avec le piano d’un Alphonse Cemin qui fut aussi magistral que décontracté tout au long du spectacle. Mais le plus inattendu fut sans doute les deux partitions de Tony Murena (1915-1971). Inapproprié ? Pas du tout, car l’accordéon s’acclimate en France en ce tout début du XXe siècle, avec notamment Charles Péguri (1879-1930) qui impose le style musette. Tony Murena le savait, reprenant la tradition avec « Passion », premier titre proposé par l’incroyable Félicien Brut à l’accordéon, dialoguant avec la contrebasse de Davide Vittone. Le second arrangement, pour le célèbre « Indifférence » qui remporta un immense succès mérité, était encore plus enthousiasmant, Félicien Brut et Alexis Cardenas rivalisant de virtuosité et de musicalité.

Quant à la maîtresse de cérémonie, sa personnalité flamboyante et sa voix ne sont plus à présenter. Julie Fuchs a fait pétiller le spectacle par ses interventions chaleureuses et improvisées, présentant les œuvres et les musiciens, engageant une complicité avec la salle, la faisant reprendre en chœur l’ineffable « Tu ne manieras pas mes tétons » d’Aristide Bruant, et s’attirant un vrai succès mérité. Comme pour l’autre partition emblématique de Bruant, « Le chat noir », qu’elle distilla avec un lyrisme tout à fait inhabituel dans cette scie du répertoire mais totalement convaincant. Qu’importe que dans ce tourbillon elle perde un instant le fil du fameux « Fiacre » de Xanrof, immense succès d’Yvette Gilbert ; ce fut pour mieux le faire revivre avec gourmandise.
Bien que le choix d’une sonorisation soit porteur pour la voix parlée, il est dommageable pour le chant. Est-ce ce qui rend parfois la prononciation délicate ? Quoi qu’il en soit, par sa jovialité comme par les sortilèges d’une voix ductile, la chanteuse n’a pas déçu pas son public. La « Pantomime » de Debussy la voit aérienne dans des vocalises regardant effrontément vers Lakmé, alors qu’elle gratifie la « Sérénade à Watteau » de Charpentier (1901, sur un poème de Verlaine) d’aigus particulièrement cristallins. Et ses vocalises langoureuses sur la « Pastorale » de Stravinsky comme sur ces « Oiseaux, mélodie sans parole » de Satie ont été deux moments de pure poésie, d’autant que, pour cette dernière, le dialogue tissé avec l’accordéon était vraiment magique.
Dans le choix d’un programme si original et cohérent, offrant un vrai panorama de l’esprit du temps, on regrette juste une absence, celle de la mention de Paulette Darty, la muse dont Satie fut amoureux, la chanteuse à succès au temps de ce Caf’Conç’ du tournant de siècle, la créatrice de « Fascination » (« Je t’ai rencontré simplement et tu n’as rien fait pour chercher à me plaire. ») et de… « Je te veux » à la Scala en 1903.
Enfin, pouvait-on mieux rendre hommage à Satie qu’en proposant en bis ce « Temps des cerises » ? La chanson date de l’année de naissance du compositeur, et elle est – contrairement à ce qu’affirme faussement le livret du disque – devenue très politique, symbole de l’écrasement dans le sang de la Commune de Paris. Jean-Baptiste Clément l’a d’ailleurs dédiée à une ouvrière rencontrée sur les barricades. Or Satie n’était pas qu’un compositeur-amuseur-inventeur fantasque. Il fut aussi très engagé socialement et politiquement, jusqu’à adhérer, dès sa création en 1920, au nouveau parti communiste français, adhérent numéro 1 de la section d’Arcueil où il vécut si longtemps. Nul doute que ce bis et sa si touchante interprétation lui auraient fait chaud au cœur, d’autant qu’il a refermé un spectacle entamé avec une belle œuvre du « chansonnier du peuple », Pierre-Jean de Béranger, remontant aux sources de la chanson française.
Décidément, Satie aurait aimé cette soirée-hommage !
Julie Fuchs, soprano
Alexis Cardenas violon
Alphonse Cemin piano
Félicien Brut accordéon
Davide Vittone contrebasse
Julie Fuchs and friends : Je te veux
Œuvres d’Erik Satie, Aristide Bruant, Claude Debussy
Opéra Grand Avignon, concert du vendredi 6 février 2026.