Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy à Bordeaux, un hymne aux talents

Hymnes à l’amour, Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, mardi 27 janvier 2026
Ce mardi, à l’Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy donnaient un récital en forme d’Hymnes à l’amour. Hymnes au pluriel, comme les talents de ces deux formidables artistes, qui vous embarquent avec eux en seulement quelques notes.
Hymnes à l’amour, c’est un parcours qui assume l’amour au pluriel, de la berceuse au lied, avec une place nette faite aux compositrices, et un point d’aboutissement du côté de chez Piaf. Ce qui frappe d’abord, c’est ce pouvoir qu’a Sabine Devieilhe de vous attirer dans son univers par l’intensité de son interprétation. Une intensité qui n’a rien d’un effet ajouté, mais qui est juste, nécessaire, évidente. La soprano est là, devant nous, dans la densité physique de son chant, dans la manière de donner du poids à une phrase sans jamais la charger, de tendre une ligne en la rendant presque impalpable. Tout cela se fait dans une forme de grâce où le travail — que l’on devine considérable pour aboutir à ce résultat — se drape d’une simplicité qui touche au cœur.
Chaque lied, chaque mélodie transporte, comme chez Schubert, dans « Du bist die Ruh », où tout se joue à l’échelle du fil, et pourtant tout tient. Le chant n’est pas seulement posé. Il est habité, et cette présence physique devient la condition même de l’apaisement. Le calme n’est pas une neutralité, c’est une tension tenue. Dans Strauss, au cœur de « Kornblumen », extrait des Mädchenblumen, le même engagement se déplace vers la couleur et le caractère. Le texte n’est pas décoratif, il devient matière à inflexions, à climats, à petites mutations de timbre et de souffle. La dernière partie du programme montre notre soprano plus espiègle, plus légère aussi sans jamais manquer de piquant dans ses intentions. Et tout au long de la soirée, la logique des enchaînements, la cohérence du cheminement et cette profondeur théâtrale jamais prise en défaut subjuguent, dans un moment hors du temps.
Au piano, Mathieu Pordoy n’est pas en reste. Ce récital repose sur l’écoute, et ici, l’écoute est totale. Le piano ne sert pas de tapis, il respire, répond, prépare, prolonge. Ce soir, l’osmose était entière. Pourtant, il y a eu cette surprise, presque un accroc dans une soirée qui vise d’ordinaire à la précision du texte. Par moments, la diction a semblé un peu floue, comme si certains mots se dérobaient à la netteté attendue. Effet d’acoustique, sonotone mal réglé ? Peut-être, mais le phénomène était assez sensible pour être noté, justement parce que le reste installait une immense impression de maîtrise et d’évidence.
En bis, Fauré, Barbara et un tour de poulailler finissent de nous achever – au bon sens du terme. Enfin, il faut dire l’humour de cette soirée, un humour de duo, jamais appuyé, qui humanise l’exigence au lieu de la saboter. Et ce pianiste qui miaule, et cette soprano qui caquette avec talent, détails délicieux, rappellent qu’un récital peut être à la fois travaillé au cordeau et vivant, souriant, joueur. Au fond, c’est peut-être cela, le plus juste « hymne » de la soirée : un chant à la louange d’un art sérieux qui refuse de se prendre pour un monument.
(PS : L’auteur de ces lignes auraient bien aimé offrir quelques photos de ce récital à nos lecteurs, mais, sous les charmes de Sabine Devieilhe et Mathieu Pordoy, il en a oublié de sortir son téléphone portable…)
Sabine Devieilhe, soprano
Mathieu Pordoy, piano
Hymnes à l’amour
Franz Liszt, Der Fischerknabe S 292/1 (1ère Version) des 3 Lieder de « Guillaume Tell » de Schiller
Anonyme, Erev shel shoshanim
Anonyme, Le petit chat triste
Franz Schubert, Du bist die Ruh op.59 n°3
Anonyme, Berceuse cosaque
Franz Schubert, Nacht und Träume D827
Franz Liszt, En rêve : Nocturne S207 (piano solo)
Richard Strauss, Meinem Kinde op.37 n°3
Richard Strauss, Die Nacht op.10 n° 3
Franz Liszt, Oh, quand je dors S282
Edvard Grieg, Ein Traum op.49 n° 6
ENTRACTE
Richard Strauss – Kornblumen, extrait des Mädchenblumen op.22 n°1 et 2
Lili Boulanger, Clairières dans le ciel –
1. Elle était descendue au bas de la prairie
2. Elle est gravement gaie
Richard Strauss – Mohnblumen, extrait des Mädchenblumen op.22 n°1 et 2
Lili Boulanger, Clairières dans le ciel – 4. Un poète disait
Richard Strauss – Epheu, extrait des Mädchenblumen op. 22 n°3
Cécile Chaminade, Ma première lettre
Germaine Tailleferre, Six chansons françaises –
Non la fidélité
Mon mari m’a diffamée
Les trois présents
Francis Poulenc, Improvisation n° 15, L’hommage à Édith Piaf (piano solo)
Darius Milhaud, Tay toy, babillarde Arondelle, de « Quatre Chansons de Ronsard », op. 223 n°3
Édith Piaf, Hymne à l’amour
Guy Lafarge Schnock, « Une nuit au poulailler »
Barbara
Gabriel Fauré Au bord de l’eau
Auditorium de l’Opéra National de Bordeaux, récital du mardi 27 janvier 2026.