Des enchanteurs pour une enchanteresse: Récital Marie-Nicole Lemieux à la Philharmonie

C’était une aventure et un pari. Disons tout de suite que l’aventure nous a enchanté et que le pari fut gagné haut la main.

L’aventure était celle d’un programme novateur, alléchant par le nombre impressionnant de découvertes musicales qu’il recelait. Un thème orchestré de main de maître es-musique française. Proposé par le chef d’orchestre il y a deux ans à la cantatrice, l’idée a fait son chemin. Ensemble, ils ont choisi les partitions que Stéphane Fuget proposait à Marie-Nicole Lemieux. Puis s’est tissé le cheminement subtil fait d’enchainements musicaux insensibles ou contrastés autour de nombreux airs et pages instrumentales novateurs.

Car si l’on connait la Médée de Charpentier, ou l’Armide de Gluck, le Thésée de Lully n’est pas son opéra le plus connu quand Scylla et Galucus de Leclair n’est pas souvent donné. Mais que dire de l’Omphale de Destouches, de la Circé de Desmarest, de Médée et Jason de Salomon, du Canente de Collasse sans parler du Scylla de di Gatti et des Génies de Mademoiselle Duval ?

L’aventure était donc dans la découverte, comme dans le refus d’un récital où la cantatrice attend les applaudissements à la fin de chaque air. La fluidité de l’architecture du concert nous proposait tout autre chose.

Le pari était celui que proposait la cantatrice car c’était la toute première fois qu’elle s’engageait dans les voies de l’opéra baroque français. Une gageure pour celle qui a sillonné les opéras de Haendel à Saint-Saens, de Vivaldi à Rossini, sans parler de ses talents dans le répertoire de la mélodie française ? Dès son premier air (« Quel prix de mon amour » tiré de Médée de Charpentier), la voix emplit la sublime salle de la Philharmonie. La très légère tension ressentie s’estompe très rapidement pour laisser la place au pur bonheur de chanter et de déclamer. Car ces airs sont exigeants, sorte de parlar-cantando à la française, où chaque mot, chaque note comptent et se marient avec un raffinement qui est la marque de tous ces compositeurs. Si la déclamation, ici ou là, nécessiterait encore plus d’éloquence et de clarté, il était évident que nous assistions à une prise de rôle(s) particulièrement aboutie.

L’amplitude de la voix, sa force dans les airs de fureur, sa sensualité dans les moments plus poétiques s’imposent avec une sorte d’évidence. Elle excelle dans les airs de fureur, dans l’incarnation de la grande scène dramatique du Canente de Collasse, comme dans les seules vocalises de la soirée, dues à Mademoiselle Duval1. L’air de Salomon, chanté sur le souffle, nous captive et c’est peut-être l’air de Lully qui ouvrait la seconde partie, qui fut le plus bouleversant. Marie-Nicole Lemieux était seulement accompagnée par deux flûtes, les deux théorbes et une basse de violon.

Là, le temps s’est arrêté.

Souhaitons que cette incursion d’un soir ne soit qu’un prélude à d’autres moments. Le tempérament de feu, généreux, expansif de Marie Nicole Lemieux est connu depuis de nombreux spectacles. Ce soir, elle a endossé les habits de tragédienne lyrique sous les auspices de la figure de Médée.

« Sois favorable à mes enchantements » chante la Circé de Desmarest dans son adresse aux divinités du Styx. Aucun doute n’est possible avec une telle enchanteresse. La contralto a déclenché un véritable tonnerre d’applaudissement saluant la fin du concert, redoublé après chacun des trois bis, le premier proposant un autre air de cette Circé et le dernier reprenant… le premier air de Médée, encore plus somptueux car totalement libéré, qu’elle présentait avec son humour coutumier : « Quel prix de mon amour » pour vous, lançait-elle au public sous le charme. Alors maintenant, quel opéra proposera le rôle intégral de la Médée de Charpentier à Marie-Nicole Lemieux ?

Il serait même plus juste de dire : quel opéra leur proposera une version scénique de Médée ? Car l’autre surprise résidait dans l’excellence instrumentale distillée par l’orchestre. Pour celles et ceux qui connaissent déjà les subtilités des enregistrements de Stéphane Fuget à la tête de son ensemble, la surprise était moindre. Mais le travail d’approfondissement des partitions ne cesse d’émerveiller. Car s’il y avait une enchanteresse de la voix, il y eut un enchanteur des timbres.

Tout était là dès le premier geste du chef : il prit une grande respiration que l’on voit immédiatement se répercuter, à l’unisson, dans tous les pupitres de l’orchestre. C’était impressionnant et si rare de voir tout un orchestre respirer en se levant quasiment de leur siège ! Alors, logiquement, tout le programme suit cet élan et la musique respire, vit, raconte.

L’opulence du son est d’une fulgurante beauté, reposant sur des assises graves cuivrées, profondes, ce qui donne un relief particulier aux autres cordes, à leur chants et contrechants. « Historiquement informées », les vingt cordes respectent les dispositions du temps baroque par leur division : violons, dessus de violon, haute contre de violon, tailles de violon, quinte de violon, basses de violon, contrebasses. S’y ajoutaient quatre flûtes, quatre bassons, quatre hautbois, deux théorbes et un clavecin (touché par la toujours délicate Marie van Rhijn). L’orchestre est au deux tiers féminin, avec une forte sous représentation des hommes dans ces pupitres de cordes (quatre sur vingt…)

Stéphane Fuget sait particulièrement varier les atmosphères, semble sculpter les nuances, ménage de délicates transitions. L’agencement du programme lui permet d’enchaîner les oeuvres par un travail sur les tonalités, le climat, la cohérence stylistique tout en subtilité. Le chef joue aussi sur des silences qui font retenir le souffle de la salle entière. Et puis, avec la très belle et subtile chaconne de Destouches aux quatre flûte aériennes, là comme ailleurs, il danse.

Il n’y a rien pour la montre, mais tout pour l’incarnation de la musique. Il n’y a aucun effet, mais les oeuvres n’en prennent que plus de force. Sa direction, à main nue, semble sculpter les sons. La moindre inflexion fait sens. Du très grand art.

Le programme ne mentait pas : par la complicité artistique entre la soliste, le chef et les musiciens, la soirée était effectivement enchanteresse.

À écouter :

– Monteverdi, Le retour d’Ulysse dans sa patrie (coffret de 3 CD édités par Château de Versailles) C’est le premier pas d’une trilogie monteverdienne que Stéphane Fuget poursuit au Festival de Beaune comme à Versailles, où il enregistrait, il y a deux mois, l’Orfeo (disque à paraître bientôt).

– Lully, Les motets (une série de 4 CD, édités par Château de Versailles Spectacle dont sont parus les deux premiers volumes)

1. Elles semblent inspirées par l’air « Papillon inconstant » des Indes Galantes de Rameau, créées quelques mois avant la composition de Mademoiselle Duval qui avait alors tout juste dix-huit ans.

Les artistes

Marie-Nicole Lemieux, contralto
Les Epopées, dir. Stéphane Fuget

Le programme

Enchanteresse
Paris, Philharmonie, Grande salle Pierre Boulez, récital du lundi 09 janvier 2023. 

Marc-Antoine Charpentier, Médée
Ouverture ; « Quel prix de mon amour ! »
Pascal Collasse, Canente
« Venez transports cruels »
André-Cardinal Destouches, Omphale
Ouverture ; « Sa mort va me venger » ; « Quel transport saisit mes esprits » ; Chaconne
Mademoiselle Duval, Les Génies
« Impitoyable amour » ; « Vous qui m’obéissez » ; « Elle part, et mon cœur n’est point exempt d’alarmes »
Henry Desmarest, Circé
Sarabande
André-Cardinal Destouches, Omphale
Airs pour les Magiciens
Jean-Marie Leclair, Scylla et Glaucus
« Noires divinités »
Jean-Baptiste Lully, Thésée
« Ha ! Faut-il me venger en perdant ce que j’aime ? »
Pascal Collasse, Canente
Les Grâces
Henry Desmarest, Circé
Air ; « Sombres marais du Styx »
François-Joseph Salomon, Médée et Jason
Airs des démons ; « Prête à porter d’horribles coups, de mes sens quel effroi s’empare ? »
Theobaldo di Gatti, Scylla
Entrée des magiciens
Marc-Antoine Charpentier, Médée
« Ne les épargnons pas ! Ha trop barbare mère ! » ; Sarabande
Christoph Willibald Gluck, Armide
« Ah ! Si la liberté me doit être ravie »