Dans un bouquet d’Humanité… Récital Marie-Nicole Lemieux à Montpellier

Marie-Nicole Lemieux

Devant une salle Pasteur du Corum énamourée, la contralto québécoise donne à entendre un récital exemplaire où elle sait comme personne associer son auditoire. Un instant suspendu.

Entre rire et gravité

Chacun de celles et ceux qui ont, au moins une fois, assisté à un récital de Marie-Nicole Lemieux connaissent sa capacité à faire entrer le public dans son programme et à commenter les choix musicaux de la soirée… le plus souvent dans ce large sourire qui la caractérise et dans des éclats de rire communicatifs !

Cela nous le savions déjà et Marie-Nicole Lemieux a encore l’occasion d’en donner maints exemples au cours de la superbe soirée dont nous rendons compte. Il est vrai que le sentiment amoureux, thématique de ce programme, s’y prête souvent, avec la légèreté et l’insouciance qui peuvent le caractériser et dont la contralto connaît les moindres expressions de la palette. Pourtant, Marie-Nicole Lemieux n’est pas qu’espièglerie, insouciance et, encore moins, frivolité.

Au-delà d’un contexte international qu’elle suggère – non sans pudeur – en amorçant son cycle de romances de Tchaïkovski par une adresse au public, en lui demandant s’il sait que le compositeur a mis fin à ses jours sur injonction du Tsar, pour la seule raison qu’il était « différent » [1], on aura pu mesurer lors de ce récital combien l’expression vocale de Marie-Nicole Lemieux, aujourd’hui, se magnifie dans le clair-obscur. Au détour d’un accent ou d’une intonation – et pas simplement dans « Otchevo ? » la déchirante romance op.6 n°5 – la voix de la contralto québécoise va rechercher des sonorités moirées qui, même dans la dimension aérienne et bucolique de Gounod « Où voulez-vous aller ? » (Gautier), « Sérénade » (Hugo) laissent entrevoir la douleur jamais très loin de l’insouciance amoureuse.

De l’Amour…. en musique

Dans une magnifique robe vif argent, MarieNicole Lemieux, comme on pouvait s’en douter, amorce ce programme par un cycle baroque nous permettant de constater d’emblée que le temps n’émousse pas chez elle l’art de la vocalise et des ornements. Dans ce cadre, l’air « Quella fiamma che m’accende » de Marcello constitue une leçon de beau chant où toute la palette de couleurs et la puissance de l’instrument viennent s’entremêler pour notre plus grand bonheur.

C’est en outre dans la mélodie française, avec son goût pour la galanterie, le raffinement, l’ironie mordante mais aussi la mélancolie pudique que l’expression de l’artiste est, ce soir, à la fête.

Chez Gounod tout d’abord qui, mettant en musique Sully Prudhomme (« Prière »), Lamartine (« Au Rossignol ») ou encore Jean-Antoine de Baïf (1532-1589), offre à une MarieNicole Lemieux qui y excelle des possibilités de déclamation et de dramaturgie et lui permet de camper une atmosphère, en gardant toujours à l’esprit une indispensable simplicité d’approche.

Chez Poulenc ensuite, à travers le cycle des cinq mélodies Banalités (sur des poèmes d’Apollinaire) où toute la fantaisie de l’interprète nous dévoile une odyssée dans l’univers volontiers surréaliste du compositeur des Mamelles de Tirésias. Dans « Sanglots », sans doute l’une de ses plus belles mélodies, c’est tout l’humanisme de MarieNicole Lemieux qui jaillit subitement d’une voix que l’on a rarement entendue si bouleversante. « Les chemins de l’amour », qui y font immédiatement suite, en conservent du coup ce reliquat de monde d’hier, tout à fait dans l’esprit de la pièce d’Anouilh Léocadia pour laquelle Poulenc composa sa célébrissime valse.

On l’a écrit précédemment, le cycle de Romances de Tchaïkovski qui vient parachever ce récital est nourri à l’art du clair-obscur et ne pouvait, en ces temps si particuliers de retour du tragique, qu’impacter durablement l’esprit de l’auditeur et du critique. C’est sans doute ici que l’étroite complicité entre la chanteuse et son pianiste, l’exceptionnel Olivier Godin, au palmarès d’accompagnateur et de concertiste impressionnant, est la plus évidente : certaines des pièces au programme, comme « Den li tsarit », se développent en effet comme de mini-concertos, commençant andantino, se poursuivant allegro agitato pour se terminer en coda extatique reprenant la phrase principale confiée à la voix. À Montpellier, ce soir, cette alliance entre ces deux artistes est de toute beauté.

Dans ces mélodies au romantisme le plus souvent sombre d’où le sang et la mort ne sont jamais très loin (« La sérénade de Don Juan »), l’aspiration vers un autrefois et un ailleurs impossibles demeure une constante (« Otchevo ? » d’après un poème de Heine, « C’était au début du printemps », « Dans le vacarme du bal ») qui ne laisse qu’un bref instant place à la pleine lumière finale du sublime « Den li tsarit » (« Le jour rayonne »).

Devant un public qui ne veut plus la quitter, Marie-Nicole Lemieux revient successivement pour Reynaldo Hahn (une « Heure exquise » suspendue), Massenet (« Les extases » où souffle le charme de Thaïs) et son compatriote Raymond Lévesque (« Quand les hommes vivront d’amour » où les larmes de beaucoup ne peuvent être retenues).

Merci Marie-Nicole ! Vous êtes une très grande artiste.

————————————

[1] On le sait, la théorie du suicide obligé de Piotr Illitch Tchaïkovski, qui aurait eu pour contexte la relation homosexuelle avec le jeune officier Victor Steinbock-Fermor, neveu d’un prince du sang, ne fait pas aujourd’hui l’unanimité…

Les artistes

Marie-Nicole Lemieux, contralto

Olivier Godin, piano

Le programme

Mélodies, airs, romances et chansons de Durante, Gluck, Pergolesi, Cesti, Marcello, Gounod, Poulenc, Tchaïkovski, Hahn, Massenet, Lévesque.

Le Corum, salle Pasteur, samedi 5 mars 2022.