Le Festival Berlioz et la pianiste Aline Piboule font resplendir la Côte-Saint-André

Crédit photos : © Jean-Baptiste Millot

La talentueuse pianiste Aline Piboule a proposé un récital d’exception à l’église de la Côte St André, faisant découvrir au public des compositeurs injustement méconnus. Le Festival Berlioz sans Berlioz et un article Première Loge… sans voix !

Vêtue d’une robe mordorée, la pianiste met à l’honneur César Franck (1822-1890) par son interprétation de Prélude choral et fugue FWV 21. Le legato des arpèges est admirablement réalisé, les mains gauche et droite se croisent tour à tour sans se heurter, suggérant un clair-obscur musical continu. Le tourbillon de notes à la main gauche évolue vers des aigus qui s’échappent par des notes piquées. Le thème à la main droite est repris à la main gauche puis transposé dans différentes tonalités et s’affirme en crescendo à grand renfort de notes. Les arpèges se finissent en envolée, l’atmosphère onirique de César Franck est parfaitement suggérée par la pianiste qui fait un usage judicieux de la pédale d’un beau Steinway. La composition de cette œuvre est un hommage à Jean-Sébastien Bach, les techniques de jeu d’orgue sont adaptées au piano et offrent un éventail de possibilités expressives et sonores tout à fait original.

S’ensuivent des extraits de Paysages et Marines, opus 63 de Koechlin (1867-1950). Ces pièces sont de véritables méditations sur la nature et donnent à percevoir une appréhension toute spécifique du temps. D’une composition plutôt minimaliste, Matin calme commence avec des notes cristallines que la main droite fait tinter et qui ne sont pas sans évoquer la rosée du matin. La légèreté du jeu est remarquable et l’alternance mineur/majeur effectuée sans rupture suggère tout à fait l’oscillation matutinale du crépuscule à l’aube. Les pièces suivantes, Promenade vers la mer, La chanson des pommiers en fleurs et Dans les grands champs font entrevoir une hétérogénéité sonore où toute une variété de couleurs est exprimée sans qu’elle soit cantonnée à une seule palette. En somme, les catégorisations musicales sont renversées, les frontières entre les genres et les registres s’estompent et une musique à la jonction entre minimalisme et fauvisme se fait entendre. En effet, l’on perçoit incidemment la gamme orientale, des accords sont martelés avec vigueur puis la douceur reprend ses droits. La musique fluctue à l’instar des impressions de l’âme, de l’appréhension subjective de la nature. Des motifs sont transposés plusieurs fois puis ornementés. La présence soutenue des graves évoque la mélancolie et certains ralentis font deviner les prémices du jazz qui s’esquissent alors. Des trilles sont entrepris puis la musique se ravise, l’on est surpris par des changements subito de nuances et l’on se laisse bercer. L’usage fréquent de la pédale crée un espace de plénitude. La pianiste est attentive aux subtilités de la partition et montre beaucoup de délicatesse dans le phrasé. L’hétérogénéité tonale rappelle en littérature Joyce et le nouveau roman. La ponctuation décousue s’illustre à travers une rêverie musicale fantasque et intimiste.

La pianiste nous fait alors découvrir les clairs de lune d’A. Decaux (1869-1943), surnommé le Schönberg français. Ce compositeur, organiste de formation, nous délivre dans un style expressionniste des pièces qui font pendant à celles de Debussy, dans une atmosphère plus sombre. Minuit passe fait entendre les douze coups de minuit dans les graves. Les aigus filent comme happés par une nuit inquiétante, les descentes chromatiques de demi tons en demi tons dessinent un chemin mélodique interrompu en demi-cadence et l’incertitude de la nuit est scandée par les coups de cloches comme sonne le glas. L’insistance réitérée sur une seule note aiguë illustre admirablement l’écho des sons de cloche et fait entendre, au-delà du clavier, la vibration des cordes du piano. 

Enfin, ce sont les Types de P.O. Ferroud (1900-1936) qui sont interprétés, version contemporaine des Caractères de La Bruyère. Inspiré de la musique de Florent Schmitt, le compositeur dresse trois caricatures, celle du vieux beau qui se pavane, jouée avec beaucoup d’ironie par la pianiste grâce à des staccato sentis, celle de la bourgeoise de qualité dont les nuances subito qui la caractérisent portent à sourire, puis celle du businessman dont l’affairement est rendu par un foisonnement de notes et les différentes tractations par une agilité appuyée au piano. 

Applaudie à sa juste valeur, la pianiste propose alors en bis le fameux clair de lune de Debussy avant de terminer sa prestation par la Romance de Fauré, jouée pour un proche.

Les artistes

Aline Piboul, pianiste

Le programme

Œuvres de Claude Debussy Abel Decaux, Gabriel Fauré Pierre-Octave Ferroud, César Franck et Charles Koechlin

Festival Berlioz, Eglise de la Côte-Saint-André, jeudi 26 août 2021