De l’eau aux assoiffés ! Tristan et Isolde à Gênes

Tristan et Isolde, Gênes, vendredi 13 février 2026
Enfin ! après des années d’abstinence forcée, le public génois peut voir et entendre du Wagner à la maison ! Sauf erreur, la dernière occasion datait de 2010. Sur les trente dernières années, le site Operabase ne garde en mémoire que 4 productions wagnériennes à Gênes en version scénique, avant celle-ci : deux Tristan (1998 et 2010), Lohengrin (1999) et Parsifal (2004). Dans le même temps, il faut reconnaitre que les programmes symphoniques compensent, abreuvant les assoiffé.e.s « germanolâtres » – dont je suis – de musique allemande. On peut malgré tout parler d’un événement, dans un contexte provincial où, logiquement, domine très largement l’opéra italien, avec les pratiques qui lui sont liées : applaudissements systématiques après les arias, et mondanités à l’avenant dans la salle.
On mesure d’autant mieux, dans ce contexte, combien l’opéra wagnérien fut une petite révolution en pleine époque rossinienne : encore aujourd’hui, passer cinq heures au théâtre Carlo Felice immergé.e.s dans la musique, sans interruption (hormis les nécessaires pauses restauratives) crée une ambiance inhabituelle, et impose une qualité d’attention majeure. De façon significative, une fois le rideau tombé, malgré la fatigue et l’heure tardive, point de ruée des premiers rangs vers le vestiaire et le parking avant même la fin des saluts, comme il est d’usage de le voir (à Gênes comme ailleurs).
Le mérite en revient en grande partie à la proposition dramatique de Laurence Dale, qui a parié, comme souvent, sur une mise en scène assez sobre et minimaliste, mais aussi méditative. Les mouvements semblent volontairement arrêtés, suspendus, comme pour ne pas déranger la musique, qui, en effet, « fait le job ! ». La scène met à contribution le grand plateau tournant du Carlo Felice, surmonté d’une scène ovale créant tour à tour, de façon très judicieuse, plusieurs visions géométriques, d’une longue ligne diagonale inclinée d’un bout à l’autre de la scène, à un espace circulaire ouvert, puis fermé. La scène est par ailleurs surmontée d’un autre cercle lumineux : scénographie efficace dans sa simplicité, qui suggère d’autres grands « ronds » opératiques avec lesquels dialogue en effet Tristan (le Ring et Pélléas par exemple). Cette installation permet aussi au spectateur d’y projeter les grands thèmes de l’opéra : contrainte et liberté, finitude et éternité.
Une scénographie géométrique, des costumes anhistoriques, peu de mobilier, et l’habillage de la scène confié aux projections vidéo et aux lumières : on l’aura compris, Laurence Dale fait le choix de l’abstraction et laisse la musique faire son office sans surcharger le spectacle, choix tout à fait opportun. On commence malgré tout à se lasser des projections vidéo un tantinet kitsch qu’affectionne le metteur en scène, représentant tantôt la mer, tantôt les nuages : si dans sa Danaé de l’année dernière on pouvait les mettre sur le compte d’une réflexion assumée sur les conventions théâtrales, dans l’épure de son Tristan, au contraire, elles ne font pas très bon effet, pas plus que les silhouettes d’arbres du deuxième acte, qui semblent eux aussi une redite du Songe de Britten de 2023, où ils étaient cependant sublimés par des jeux de lumière et une ambiance fantasmagorique. Les projections abstraites « à la Turner » du troisième acte nous ont semblé beaucoup plus belles et plus efficaces, hypnotiques dans leurs variations continues et imperceptibles, tout comme les ombres fantomatiques projetées sur le rideau de scène pendant le prélude, qui reviennent hanter Tristan au troisième acte.
Marjorie Owens, qui devait débuter en Isolde, a malheureusement été empêchée, et remplacée par Soojin Moon-Sebastian, qui l’incarnait aussi pour la première fois. La soprano allemande habite le rôle avec passion et une très grande sensibilité ; la voix est à la fois dramatique et fraîche, et la souplesse dont fait preuve la musicienne lui permet d’imprimer à cette Isolde une grande complexité, de l’extrême douceur à la résolution la plus féroce. Elle ne déçoit pas dans la Liebestod, poignante dans le froid contraste noir et blanc choisi pour la transfiguration de la dernière scène.
Face à elle, le ténor Tilmann Unger, habitué des rôles wagnériens, s’inscrit dans un registre plus soutenu et convainc moins pleinement. Un peu rigide dans sa posture – mais peut-être est-ce un choix scénographique ? – dans les deux premiers actes, il livre cependant une performance dramatique bouleversante au troisième acte. La voix belle, sombre, privilégie cependant la finesse à la puissance, au point que le volume parait parfois un peu limité, et que la ligne vocale peine à passer au-dessus de l’orchestre dans les fortissimi.
Nicolò Ceriani forme avec lui un duo complémentaire, campant un Kurwenal au timbre chaud et vivant, au jeu scénique très naturel, pointe de légèreté bienvenue dans le flot wagnérien.
La jeune basse Evgeny Stravinsky parvient à donner vie et sensibilité au roi Marke, en alliant puissance, retenue, et justesse dramatique. Il semble l’incarnation même de Wagner, lorsqu’il demande, autant à Tristan qu’à lui et à nous-mêmes : « Den unerforschlich tief geheimnisvollen Grund, / Wer macht der Welt ihn kund? » (« La raison profonde, secrète, insondable, /Qui la révélera au monde ? »)
Enfin, Daniela Barcellona, qui a depuis l’année dernière ajouté le rôle de Brangäne à son répertoire, en livre une version explosive et habitée : l’assurance et l’ampleur de son timbre permettent de créer un personnage solide et à fleur de peau.
L’orchestre du Carlo Felice est au rendez-vous et ravit les oreilles des wagnériens. Augmenté de son volume habituel, en particulier du côté des vents, il ne boude pas son plaisir de pouvoir « envoyer du lourd », sous la baguette d’un habitué de la maison, Donato Renzetti. Celui-ci imprime une grande intensité à la partition, tout en ménageant des piliers de tension et en donnant de la clarté aux lignes internes : il parvient, avec l’orchestre, à créer un flux continu, à maintenir l’arche, sans pour autant saturer l’espace ni appuyer trop lourdement sur les suspensions et les articulations. Un double applaudissement mérité pour les héros du jour, clarinette basse, hautbois et cor anglais, qui tiennent la corde sensible jusqu’au bout, malgré l’épuisement – voluptueux ! – d’un Tristan et Isolde dont on sort, comme disait Edith Piaf, « épanouis, enivrés et heureux ».
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Tristan: Tilmann Unger
König Marke : Evgeny Stavinsky
Isolde : Soojin Moon-Sebastian
Kurwenal : Nicolò Ceriani
Melot : Saverio Fiore
Brangäne : Daniela Barcellona
Ein Seemann / Ein Hirt : Andrea Schifaudo
Ein Steuermann : Matteo Peirone
Orchestre de l’Opéra Carlo Felice de Gênes, dir. Donato Renzetti
Choeur de l’Opéra Carlo Felice de Gênes, dir. Claudio Marino Moretti
Mise en scène : Laurence Dale
Décors et costumes : Gary McCann
Lumières : John Bishop
Vidéo : Leandro Summo
Tristan et Isolde
Opéra en trois actes de Richard Wagner, créé le 10 juin 1865 au Théâtre royal de la Cour de Bavière à Munich.
Gênes, Opéra Carlo Felice, représentation du vendredi 13 février 2026.