À Lille, L’Affaire Makropoulos ou l’immortalité comme malédiction

L’Affaire Makropoulos, Opéra de Lille, jeudi 5 janvier 2026

La présente production de L’Affaire Makropoulos fascine par sa noirceur et sa cohérence dramaturgique en méditation sur l’immortalité. L’intensité vocale — dominée par l’Emilia Marty viscérale d’Aušrinė Stundytė — imprime une tension constante, parfois au prix du confort, mais confère à l’ensemble une force expressive durable, à l’image d’une éternité vécue comme une malédiction.

Une intrigue juridique aux accents de mystère

À l’origine, une affaire de succession qui dure depuis près d’un siècle. Le baron Prus meurt en 1827 sans laisser ni héritier direct ni testament. Ferdinand Gregor, à qui le baron aurait promis oralement de léguer son domaine, entre alors en conflit avec Emmerich Prus, cousin du défunt. Ce dernier l’emporte. Un siècle plus tard, le procès ressurgit, opposant Albert Gregor, arrière-petit-fils de Ferdinand, au baron Jaroslav Prus, héritier actuel.
L’irruption de la diva Emilia Marty bouleverse les débats. Elle fait preuve d’une connaissance étonnamment précise de l’histoire et affirme que le testament se trouve dans la demeure de Jaroslav Prus. Le document est effectivement découvert, accompagné de lettres et d’une enveloppe séparée. Mais comment Emilia pouvait-elle connaître l’existence du testament et son emplacement exact ? Plus les protagonistes cherchent à percer son secret, plus elle se montre distante, presque glaciale.
Une nouvelle révélation complique encore l’affaire : Ferdinand Gregor serait le fils illégitime du baron Prus, né d’une liaison avec une chanteuse, Ellian McGregor. Profondément bouleversée, Emilia s’acharne alors à récupérer l’enveloppe mystérieuse. Que contient-elle ? Et surtout, qui est réellement Emilia Marty ?

L’immortalité comme malédiction

Créé en 1926 d’après la pièce éponyme de Karel Čapek (1890-1938), L’Affaire Makropoulos est composée par Leoš Janáček alors qu’il approche des soixante-dix ans. Le compositeur s’empare du thème de l’immortalité abordé par Čapek, l’un des fondateurs de la science-fiction. Celui-ci imagine une cantatrice vivant depuis 337 ans grâce à un élixir inventé par son père. Un élixir salvateur ? En réalité, une condamnation. Enfant, Emilia a servi de cobaye à son propre père, victime d’une expérimentation imposée. Cette violence originelle éclairerait son caractère fermé, presque cruel : plus qu’une élue de l’éternité, elle en est la prisonnière.

Une mise en scène de la déshumanisation

Dans sa mise en scène, Kornél Mundruczó refuse toute assimilation du personnage à une diva d’opéra traditionnelle. Emilia n’est plus tout à fait humaine ; selon le metteur en scène, « elle est incapable de montrer ses émotions », après avoir trop vécu et trop observé les passions humaines — le désir, le bonheur, la violence. Affichant un look plutôt rock, cheveux courts noir et blanc platine, pantalon de cuir — des références revendiquées à David Bowie ou Björk —, Emilia se dépouille progressivement de ses vêtements. À la fin, son corps porte les traces visibles de violences : autant de marques accumulées au fil de plus de trois siècles d’existence. Dans l’appartement contemporain d’Emilia, le réfrigérateur symbolise une porte entre passé et présent. La modernité est omniprésente, notamment à travers la projection d’un film d’autoroute, image d’un temps qui défile sans fin. Lorsque, dans la scène finale, l’enveloppe contenant la formule de l’élixir est jetée au feu et qu’Emilia meurt, les meubles se soulèvent : comme si, enfin, son existence pouvait se suspendre. Notons les très belles lumières de Felice Ross, qui renforcent le caractère mystérieux de l’affaire.

Un plateau vocal intensément sollicité

Dans le rôle d’Emilia Marty, Aušrinė Stundytė remplace Véronique Gens, contrainte de quitter la production pour des raisons familiales — l’empêchant de réaliser ce qui aurait constitué une prise de rôle. En huit jours seulement, la soprano lituanienne s’est approprié pleinement la mise en scène dans un rôle qu’elle connaît déjà, pour l’avoir incarné en novembre dernier à Covent Garden. Dotée d’un timbre charnu, sa voix déploie une résonance mixte particulièrement intense dans le médium. Une impression de tension, voire de forçage, persiste toutefois sur la durée des deux heures sans entracte. Cette sensation traverse d’ailleurs la grande partie de la distribution lors de la première. Denys Pivnitskyi campe un Albert Gregor consumé par un amour sans retour pour Emilia, au prix d’une projection parfois appuyée. Robin Adams se montre robuste et exalté en Jaroslav Prus, rival déterminé de Gregor, tout comme Paul Kaufmann en Vitek, clerc de l’avocat Kolenatý. Ce dernier est incarné par Jan Hnyk, remarquable par la qualité de son chant : phrasés naturels, projection maîtrisée et luminosité vocale exemplaire. En Krista, fille de Vitek, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est souveraine, grâce à une voix riche en couleurs et une technique solidement affirmée. Florian Panzieri (Janek), Jean-Paul Fouchécourt (Hauk-Šendorf, ancien amant d’Eugenia Montez, autre identité d’Emilia) et Mathilde Legrand complètent un plateau vocal presque wagnérien par la puissance déployée.

Une direction orchestrale à dominante symphonique

Dans la fosse, Dennis Russell Davies dirige l’Orchestre national de Lille, dont la présence sonore dépasse celle d’un orchestre d’opéra traditionnel. Si les chanteurs semblent parfois forcer la voix, cela tient éventuellement au volume orchestral. La partition de Janáček, pourtant chargée d’une théâtralité héritée du romantisme, est ici abordée dans une lecture plutôt symphonique. La direction privilégie la finesse des instrumentations plutôt que l’organisme dramatique formé par l’union des voix et de l’orchestre — un choix interprétatif qui marque profondément la perception de l’œuvre.

Les artistes

Emilia Marty : Aušrinė Stundytė
Albert Gregor : Denys Pivnitskyi
Jaroslav Prus : Robin Adams
Dr Kolenatý : Jan Hnyk
Vítek : Paul Kaufmann
Krista : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Janek : Florian Panzieri
Hauk-Schendorf : Jean-Paul Fouchécourt
Une femme de ménage / Une femme de chambre : Mathilde Legrand

Orchestre National de Lille, dir. Dennis Russell Davies
Mise en scène : Kornél Mundruczó
Metteur en scène chargé de la reprise : Marcos Darbyshire
Assistante à la mise en scène : Maud Billen
Décors et costumes : Monika Pormale
Lumières : Felice Ross
Dramaturgie : Kata Wéber
Chefs de chant : Christophe Manien, Nicolas Chesneau
Études musicales et linguistiques : Irène Kudela

Le programme

L’Affaire Makropoulos

Opéra en trois actes de Leoš Janáček, livret du compositeur d’après la pièce éponyme de Karel Čapek, créé en 1926 à Brno (République tchèque).
Opéra de Lille, représentation du jeudi 5 février 2026.