La Clémence de Titus à Nice, une sacrée salade

La Clémence de Titus, Opéra de Nice, vendredi 30 janvier 2026
Il ne fait pas bon s’opposer à Vitellia, la Niçoise. C’est ce que donnent à voir Jean-Philippe Clarac et Olivier Deloeuil (le Lab), ce vendredi, à Opéra Nice Côte d’Azur, dans leur Clémence de Titus. Entre vidéos à foison, affiches électorales, changements de plateau, accessoires en tout genre et force fumée, le spectateur frise parfois l’indigestion.
Vitellia, jeune femme niçoise (et oui…), a un bouquin à vendre. Juste avant l’ouverture, on la retrouve en interview à l’avant-scène. Son livre, dit-elle, raconte une libération, sa libération. Et c’est le moment-clef de cette histoire que nous allons vivre, cette journée où tout a basculé, où la fameuse « clémence » de Titus — en campagne électorale… à Nice — a bouleversé son rapport au pouvoir.
Le spectacle s’installe dans un cadre blanc, une boîte de lumière sous néons et voiles translucides, tapis rouge et cordons de cérémonie, danses folkloriques locales, estrade de prise de parole, écrans qui doublent les corps et fabriquent des portraits plus vrais que nature. Tout dit la politique comme mise en scène permanente, la vertu comme slogan, la clémence comme élément de langage, et dans ce dispositif Vitellia occupe le centre : Première Dame des temps modernes, sourire de papier glacé et élégance protocolaire, allure impeccable, présence calibrée pour l’objectif, posée tantôt sur le bleu trop propre d’un salon officiel, tantôt debout au pupitre comme si l’émotion devait, elle aussi, passer par un protocole.
Mais le cadre se déchire, hors cadre. Des vidéos prolongent l’action au-delà de la scène et prétendent nous donner accès à ses pensées, ses hésitations, ses renoncements — dans sa chambre, dans son salon, dans sa salle de bain, sur son balcon, dans sa voiture…
À force de cadrer l’image, le spectacle peine pourtant à laisser apparaître ce qui devrait se transformer. Et l’on se surprend à penser, mauvais jeu de mots assumé, à une salade niçoise : de beaux ingrédients, reconnaissables, bien disposés — le rouge, le blanc, le bleu, l’écran, le chœur de pancartes, la cérémonie et ses rituels — mais sans que la sauce prenne vraiment, sans que l’ensemble fasse sentir une progression intérieure, un chemin, une mue. Car l’évolution de Vitellia, justement, reste comme tenue à distance. Les vidéos montrent des moments de doute, des arrière-plans plus fragiles, des instants où l’on devine la fissure derrière la façade, mais ces aveux filmés semblent parallèles au plateau plutôt que creusés par lui. L’écran explique, commente, ajoute. La scène, elle, ne fait pas toujours le relais ; elle ne donne pas toujours le temps ni la nécessité qui feraient passer la Première Dame de l’icône à la femme, de la stratégie à la brûlure. Beaucoup de mouvement, d’accessoires, de techniciens, de changements de plateau, de fumée accaparent le spectateur et le perdent.
La musique de Mozart rappelle sans cesse qu’il y a plus qu’une image, qu’il y a une chair sous le protocole ; mais le spectacle laisse cette complexité affleurer par flashes, par insertions, par “moments”, par addition, sans que la trajectoire se dessine nettement de bout en bout.
Dans une partition qu’il dirige pour la première fois, Kirill Karabits, à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Nice, fait preuve de son habituel sens dramatique. Dans La Clémence de Titus, les récitatifs sont le moteur de l’action : ici, les relances sont nettes, les respirations bien marquées, avec une réelle écoute scène–fosse. Le continuo de Sébastien Driant au clavecin et Jàn Szakàl au violoncelle s’inscrit pleinement dans cette lecture, même si on l’aurait souhaité un peu plus inventif. Dans les airs, transparence et lisibilité sont de rigueur : cordes claires, vents dessinés, basses présentes mais pas épaisses, attaques franches, phrasés qui respirent. Le tableau semblerait presque parfait si un léger manque de contrastes dynamiques ne venait parfois troubler l’écoute. Malgré cela, l’orchestre énonce, réagit et juge plus qu’il n’accompagne — et c’est une réussite.
En Tito, Enea Scala ne ménage pas ses beaux moyens. L’engagement est total. Plus homme politique qu’empereur, plus opportuniste que sincère, son Tito est décidé, autoritaire, mais aussi solitaire et méfiant, comme il le dépeint avec panache dans l’air “politique” de l’acte II, « Ah, se fosse intorno al trono ».
Anaïs Constans est une impressionnante Vitellia. Vocalement, rien ne semble la désarçonner : facilité sur toute la tessiture, vocalisation assurée, nuances affirmées ; la panoplie offerte par la soprano est un plaisir auditif constant. Théâtralement, en revanche, le portrait et l’évolution psychologique de cette « Première Dame » restent moins précis. La variété trouble et les faux-semblants du trio « Vengo… aspettate » ou l’agilité manipulatrice de « Deh, se piacer mi vuoi » ne nous parviennent pas totalement. Son grand air final, « Non più di fiori », est une vraie réussite, même si, là encore, le vertige de l’aveu et la désolation pourraient être plus nettement dessinés.
Le Sesto de Marion Lebègue évolue sur les mêmes cimes. Son « Parto, parto » est superbe, même si la vocalisation montre parfois ses limites ; mais c’est surtout « Deh, per questo istante solo », à l’acte II — grand air de supplication à la ligne longue et à l’émotion nue — qui révèle l’étendue de ses qualités. Véritable exécutante du drame, elle touche par sa loyauté sans fard et sa grandeur morale.
Très bel Annio de Coline Dutilleul, avec un « Torna di Tito a lato » plein d’élan et de caractère. Fidèle et droit, il sert de contrepoids à l’aveuglement de Sesto. Son duo « Ah, perdona al primo affetto », avec la touchante Servilia de Faustine de Monès, est l’un des cœurs émotionnels de la soirée.
En Publio, Gabriele Sagona observe, rapporte et encadre la crise, même s’il se révèle impuissant face au drame qui se joue. Vocalement, tout est de très belle tenue. Dommage que « Tardi s’avvede d’un tradimento », air à l’autorité et à la noirceur contenue, soit parasité par un jeu scénique parallèle.
Si les personnages sont globalement bien dessinés, une interrogation tout de même concernant Servilia : celle-ci a une fâcheuse (ou intéressante, selon les goûts) tendance à se mettre en sous-vêtements selon son envie du moment. Le ressort psychologique de la chose nous aura échappé…
Le Chœur de l’Opéra de Nice, préparé par Giulio Magnanini, fait preuve d’une belle implication dramatique, mais manque parfois d’homogénéité et de justesse, malgré une disposition scénique « en pupitre » censée pallier ces désagréments.
Au baisser du rideau final, le public est divisé. Succès pour la musique, scrutin plus serré pour la mise en scène : Nice vote bruyamment. La Clémence de Titus n’est pas un programme, et Mozart n’est pas une salade : ils n’avaient sûrement pas besoin d’autant d’ingrédients.
Tito : Enea Scala
Vitellia : Anaïs Constans
Sesto : Marion Lebegue
Servilia : Faustine de Monès
Annio : Coline Dutilleul
Publio : Gabriele Sagona
Orchestre Philharmonique de Nice, Chœur de l’Opéra de Nice, dir. Kirill Karabits
Mise en scène, scénographie & costumes : Jean-Philippe Clarac & Olivier Deloeuil (le Lab)
Collaboration à la scénographie & lumières : Christophe Pitoiset
Réalisation vidéo : Pascal Boudet
Création graphique : Julien Roques
Dramaturgie : Luc Bourrousse
La Clémence de Titus
Opera seria en deux actes de Wolfgang Amadeus Mozart, livret de Caterino Mazzolà d’après Metastase et la Vie des douze Césars de Suétone, créé au Théâtre des États de Prague le 6 septembre 1791.
Opéra Nice Côte d’Azur, représentation du vendredi 30 janvier 2026.