Opéra Bastille : Un ballo in maschera, retrouvailles avec Anna Netrebko

Un ballo in maschera, Opéra Bastille, 27 janvier 2026
Quatrième série de représentations de la production de Gilbert Deflo : une prise de rôle et quelques confirmations
Aigle blanc du pouvoir et aigles noirs de la tragédie
La mise en scène d’Un ballo in maschera par Gilbert Deflo n’a plus de secrets pour le spectateur parisien qui l’accueille cette saison pour une quatrième série de représentations, les précédentes s’étant échelonnées entre juin 2007 et l’hiver 2018. Bornons-nous donc à rappeler l’aigle blanc de la salle du conseil du premier tableau, supposée représenter la demeure du gouverneur de Boston, puis son cabinet à l’acte III, les flammes et la robe rouge d’Ulrica du repaire de la voyante, les aigles noirs de l’acte du gibet – le « noir de la tragédie », nous dit le réalisateur dans le programme de salle –, la statue de Riccardo dans la maison de son fidèle, ressemblant à un monument funéraire de mauvais augure, et la scène du bal éponyme (chorégraphie de Micha van Hoecke), étalant de jolis costumes (William Orlandi) sur le thème du Carnaval.
Reine des danses serez-vous…
Ce retour à l’affiche se justifie surtout pour les retrouvailles de la première salle lyrique nationale avec Anna Netrebko qui retrouve le personnage d’Amelia après ses débuts napolitains d’il y a quelques mois. Ouvrage sans véritable rôle-titre, le chef-d’œuvre de Verdi aboutit néanmoins à l’assassinat du comte de Warwich, en guise de régicide, comme déjà dans Gustave III d’Eugène Scribe pour Daniel François Esprit Auber, où le héros-victime est circonscrit sans hésitation. Rien n’y fait : c’est la reine de la soirée – « Reina / delle danze sarete », comme la définit Oscar – qui vient saluer en dernier et reçoit le triomphe du public.
Si la voix semble devoir encore se réchauffer dans le trio de l’antre d’Ulrica, elle s’impose aussitôt de par sa rondeur et son timbre opulent. Capiteux dans l’air de l’acte II, ce dernier se nourrit d’un legato somptueux et de savantes transitions que soutient également l’ampleur inouïe de l’instrument. Le récitatif sonne tout de même peu naturel et l’héroïne peine quelque peu à se forger sa propre identité. Impressionnante dans la prière du sacrifice, la cantatrice russo-autrichienne fait des merveilles dans le recours au sfumato, avant d’atteindre au sublime dans le duettino du finale, couronné d’un chant angélique sans réserve.
Un bon travail d’équipe
C’est d’ailleurs dans le duo d’amour que le drame naît véritablement, malgré le Riccardo sans passion que campe Matthew Polenzani. En prise de rôle, le ténor américain possède un timbre sans doute trop clair pour son héros. Hésitant dans le récitatif précédant sa sortita, il affecte son cantabile d’écarts appuyés vers le haut du registre, recourant à des effets plutôt banals, que compense néanmoins la fermeté de la ligne. Appliqué dans le tableau de la prophétie, il est amené à grossir artificiellement les notes plus graves, regagnant cependant en crédibilité dans le quintette du finale I. Décidément plus concerné dans le récitatif de l’exil, il dégage enfin une plus grande émotion de sa romanza de la séparation, grâce notamment à une judicieuse variation des teintes. Dans un récent compte rendu, nous nous étions penché sur l’embarras persistant des metteurs en scène face aux cabalettes. Très peu envahissant sur le plan musical, l’allegro du dernier espoir, donné rideau baissé, en est un exemple ultérieur. Ce qui n’est pas sans contradiction avec la leçon que le réalisateur nous dit avoir reçue de son maître, Giorgio Strehler : « chaque mètre cube du plateau doit être rempli de drame et de musique ». Cela a tout de même l’avantage de permettre la transition vers le bal et, pour notre chanteur, c’est l’occasion de déployer un beau crescendo, avant un repli dans la mort prodigieusement murmuré.
Déjà Silvano dans la reprise du printemps 2009, Étienne Dupuis lui donne une noble réplique dès son andante de l’amitié, se singularisant d’emblée par le contrôle des dynamiques et par un sens affirmé de l’élocution. Renato shakespearien à la fois dans son jeu scénique et dans sa prosodie, le baryton canadien se distingue aussi par un timbre très chaleureux qui atteint son apogée dans l’air de la vengeance, extrêmement intense, avant de mener Tom et Samuel dans un trio des plus électrisants.
Participant elle aussi à la production de Naples d’octobre dernier, Elizabeth DeShong fait ses débuts à l’Opéra national de Paris et incarne une Ulrica aux graves bien maîtrisés et aux couleurs dramatiquement variées. Débutant à son tour dans la maison, Sara Blanch est un Oscar à la voix légèrement voilée et au brillant assez limité dans les toutes premières scènes, malgré des trilles déjà bien placés. Son art de la vocalise se confirme d’ailleurs dans le tableau de l’invitation et surtout dans le bal où elle donne une réplique très articulée à Renato.
Parmi les rôles secondaires, aucun ne démérite : au juge bien chantant de Ju In Yoon fait écho le Silvano enflammé d’Andres Cascante, puis les Samuel et Tom assez scolaires de Christian Rodrigue Moungoungou et de Blake Denson.
Dirigeant l’œuvre pour la première fois, Speranza Scappucci fait ressortir la fluidité des vents et l’harmonie des cordes dans le prélude, ne serait-ce un crescendo quelque peu abrupt. Les cuivres se font, en revanche, assez bruyants afin d’annoncer Ulrica, la subtilité des clarinettes enrichissant le drame du finale II.
Insinuant dans ce même contexte, le chœur reste plutôt en retrait dans les premières scènes et trouve toute sa place dans la chorégraphie du bal.
Reconnaissant, le public rend hommage à tous les artistes, dont Gilbert Deflo, présent dans la salle. L’opéra fera l’objet d’une captation les 5 et 8 février 2026, et sera retransmis en direct au cinéma le 8 février 2026. Il sera ultérieurement diffusé sur Paris Opera Play.
Riccardo : Matthew Polenzani
Renato : Étienne Dupuis
Amelia : Anna Netrebko
Ulrica : Elizabeth DeShong
Oscar : Sara Blanch
Silvano : Andres Cascante
Samuel : Christian Rodrigue Moungoungou
Tom : Blake Denson
Un giudice : Ju In Yoon
Un servo d’Amelia : Se-Jin Hwang
Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Speranza Scappucci
Chœurs de l’Opéra national de Paris, dir. Alessandro Di Stefano
Mise en scène : Gilbert Deflo
Décors et costumes : William Orlandi
Chorégraphie : Micha van Hoecke
Un ballo in maschera
Melodramma en trois actes de Giuseppe Verdi, livret d’Antonio Somma, créé au Teatro Apollo de Rome le 17 février 1859.
Paris, Opéra Bastille, représentation du mardi 27 janvier 2026.