La Périchole à Saint-Étienne –
Que la vie est belle quand le « bouffe » est bon !

La Périchole, Opéra de Saint-Étienne, vendredi 2 janvier 2026

Notre tour d’Europe des spectacles de fin d’année trouve à Saint-Étienne sa dernière étape, et quelle étape ! La Périchole s’est révélée être une réussite éclatante, saluée par un très large succès auprès du public stéphanois.

Premier artisan de cette réussite, le metteur en scène Jean-Christophe Mast, qui, entouré d’une équipe aussi talentueuse qu’inspirée, signe un spectacle d’une réjouissante évidence théâtrale. Les décors et costumes de Jérôme Bourdin, les lumières de Patrick Méeüs et la chorégraphie débridée et pleine d’humour de Jean-Marc Chastel contribuent pleinement à l’efficacité et à la cohérence de l’ensemble.

L’intelligence de la proposition scénique tient avant tout à ce qu’elle ne cherche ni à intellectualiser le propos, ni à surligner lourdement les allusions politiques, sociologiques ou parfois légèrement grivoises du livret. Jean-Christophe Mast opte pour une transposition légère dans le Second Empire d’Offenbach, « un Second Empire qui rêve au Pérou, transforme l’imaginaire colonial en un véritable parc d’attractions avec, pour  figure tutélaire, un lama, figure tutélaire d’un pouvoir enfantin » (note d’intention du Programme de salle).

Malgré cette transposition (au demeurant assez sage) et une pirouette finale suggérant que Piquillo et la Périchole seraient, à leur insu, les protagonistes (et les heureux gagnants !) d’un jeu de rôles proche de ceux que pourrait proposer la télé-réalité, le metteur en scène ne fait finalement qu’une chose : raconter l’histoire imaginée par les librettistes :  l’histoire simple et touchante de ce couple de chanteurs des rues, entraîné malgré lui dans l’univers artificiel et absurde des courtisans gravitant autour du vice-roi de Lima. Jean-Christophe Mast fait le choix salutaire de faire confiance à la musique d’Offenbach et au texte de Meilhac et Halévy, sans chercher à moderniser à tout prix situations ou dialogues. Et il a bien raison. Le public rit aux bons mots du livret, se laisse porter par l’humour irrésistible de la partition, sans qu’il soit nécessaire de procéder à ces « retouches » censées dépoussiérer une œuvre qui n’en a nul besoin.
Le spectacle se distingue ainsi par sa fraîcheur, sa naïveté assumée, sa palette de couleurs et son humour constant, parfois franchement jubilatoire. Il offre au spectateur le plaisir rare de retomber en enfance, de goûter sans distance critique excessive aux situations rocambolesques imaginées par Offenbach, et de s’amuser, tout simplement, avec une œuvre qui revendique joyeusement son esprit de fantaisie.

Sur le plan musical, la lecture de Laurent Touche s’inscrit pleinement dans cette même esthétique de mesure et de respect. Sans chercher à tout prix la frénésie que pourraient procurer des tempi excessivement rapides ni des contrastes artificiellement accentués, le chef propose une direction qui respecte profondément l’esprit offenbachien, fait d’humour (amusante idée que d’avoir ajouté des percussions sud-américaines – des congas, sauf erreur ? – pendant le boléro de Panatellas et Hinoyosa !), de légèreté, mais aussi de tendresse et d’émotion. L’un des points forts de cette direction est précisément d’avoir su préserver les moments en demi-teinte que recèle la partition : bien sûr le célèbre air de la lettre, mais aussi la tonalité étonnamment grave des mesures qui ouvrent la musique de l’entracte du troisième acte. Laurent Touche réussit également superbement l’accompagnement de l’air de Piquillo, moment tout à la fois comique et touchant, selon cette curieuse alchimie dont Offenbach a le secret. Même réussite dans le finale du deuxième acte, où la scène durant laquelle Piquillo présente la Périchole à la cour oscille avec finesse entre le ridicule, le grotesque, le touchant et, parfois, une pointe de gravité… vite (et pudiquement) escamotée par le désopilant « Sautez dessus » !

Vocalement, la soirée constitue une superbe réussite d’ensemble. On a pu entendre des vice-rois plus impressionnants vocalement que Florent Karrer, dont la voix pourrait se projeter avec plus d’arrogance dans ce rôle de monarque peu scrupuleux et sûr de lui. Le chant du baryton français n’en demeure pas moins très assuré. Surtout, Florent Karrer évite toute outrance qui viendrait altérer la ligne musicale, et compose un personnage réellement savoureux, notamment lorsqu’il apparaît affublé de ses costumes improbables, que ce soit en super-docteur au premier acte ou en geôlier à l’acte III.
Autour de ce vice-roi gravite une excellente équipe de seconds rôles. On remarque tout particulièrement les trois cousines, Amandine Ammirati, Mathilde Lemaire et Aliénor Féix, très homogènes vocalement et pleinement investies scéniquement, un vieux prisonnier incarné avec beaucoup d’humour par Jean-Claude Calon, et surtout l’ineffable duo Don Miguel de Panatellas et Don Pedro de Hinojosa. Ce dernier, interprété par Jean-Gabriel Saint-Martin, séduit par un chant sûr et un jeu scénique plein d’assurance. Quant à Panatellas, il est incarné par l’indispensable Fanon Obé, lui aussi très solide vocalement et absolument irrésistible scéniquement, avec un sens du comique et des expressions qui évoquent parfois… celles d’un François Morel !

Reste le couple des jeunes premiers, pour lequel l’Opéra de Saint-Étienne a fait un choix particulièrement inspiré en engageant Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et Kaëlig Boché. 

© Hélène Charier

On connaissait les belles affinités du jeune ténor français avec l’univers d’Offenbach depuis un Monsieur Choufleuri rennais très réussi. Il compose un Piquillo à la fois drôle et profondément touchant : naïf, tendre, amoureux, mais aussi capable de belles envolées— notamment dans le finale du deuxième acte — et d’une fort belle émotion dans son air de la prison. On retrouvera Kaëlig Boché avec plaisir en Tobby de Robinson Crusoé aux opéras d’Angers, Nantes et Rennes en mai-juin prochains.

 

Marie-Andrée Bouchard-Lesieur nous avait « tapé dans l’oreille » lorsqu’elle était résidente de l’Académie de l’Opéra de Paris… Nous avons depuis suivi son parcours avec une attention soutenue. Nul doute que cette Périchole constituera une étape majeure dans sa carrière, tant l’incarnation semble ici quasi idéale. Convoquant tout à la fois l’humour, la tendresse et une pointe d’impertinence, la chanteuse trouve dans son incarnation de la chanteuse des rues un équilibre parfait. La voix, ronde, chaleureuse et expressive, convient idéalement à l’emploi, soutenue par une diction d’une remarquable clarté. Manifestement, elle s’amuse beaucoup dans ce rôle et possède tous les atouts pour aborder à l’avenir les personnages qu’incarnait jadis Hortense Schneider — Boulotte, Hélène ou encore la Grande-Duchesse semblent déjà lui tendre les bras.

 

© jacqvf

Au rideau final, le public réserve un véritable triomphe à l’ensemble des artistes – et même une standing ovation après le dernier rappel  – le cancan de l’acte II ayant dû être repris trois fois ! Nul doute que les spectateurs n’aient regagné leurs pénates le sourire aux lèvres, des étoiles plein les yeux et, à coup sûr, « dans la cervelle, des airs de chanson »  pour une bonne partie de la nuit !
Une Périchole lumineuse, sincère et profondément réjouissante, qui rappelle combien l’opéra-bouffe, lorsqu’il est servi avec intelligence et respect, peut être un art du bonheur partagé…

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Retrouvez ici Kaëlig Boché en interview !

Les artistes

La Périchole : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Piquillo : Kaëlig Boché
Don Andrès de Ribeira, Vice-roi : Florent Karrer
Don Miguel de Panatellas : Flannan Obé
Don Pedro de Hinoyosa : Jean-Gabriel Saint-Martin
Guadalena, Manuelita : Amandine Ammirati
Berginella, Frasquinella : Mathilde Lemaire
Mastrilla, Brambilla : Aliénor Feix
Le marquis de Tarapote, le vieux prisonnier : Jean-Claude Calon

Orchestre Symphonique Saint-Étienne Loire, Choeur Lyrique Saint-Étienne Loire, dir. Laurent Touche
Mise en scène : Jean-Christophe Mast
Décors, costumes : Jérôme Bourdin
Lumières : Patrick Méeüs
Chorégraphie : Jean-Marc Chastel

Le programme

La Périchole

Opéra-bouffe en trois actes de Jacques Offenbach, livret de Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après la pièce de Prosper Mérimée Le Carrosse du Saint-Sacrement, créé le 6 octobre 1868 au Théâtre des Variétés à Paris.
Opéra de Saint-Étienne, représentation du vendredi 2 janvier 2026.