FALSTAFF à Nice – La banlieue, c’est pas rose…

La banlieue, c’est morose. Sauf quand Falstaff y pointe le bout de son nez. A l’Opéra de Nice, le metteur en scène Daniel Benoin nous emmène bien loin de l’époque élisabéthaine. Son Falstaff est un homme d’aujourd’hui, vieux beau – enfin, le croit-il – et ancien biker, malade et proche de la fin. Sans le sou, sa vie se résume en une cour de HLM taguée, un vieux canapé défoncé, quelques shoots de coke et une bonne quantité d’alcool. Pour lui tenir compagnie, des loubards et prostituées toujours prêt(e)s à passer à l’action. Le projet du jour, se refaire un peu en draguant de la bourgeoise.

Autre banlieue bien plus chic pour les Ford et leurs amies Meg et Mrs Quickly. Villas cossues, piscines, hammams et pelouses bien tondues. Ici, tout n’est que luxe et calme, la volupté  se montre faussement pudique entre maillots de bain échancrés et déshabillés légers arrosés de champagne. L’ennui règne. Les dames ne demandent qu’à s’encanailler.

Pour se projeter dans ce qu’on pourrait  tout à fait subjectivement reconnaître comme Aubervilliers ou Le Touquet Paris-Plage (deux banlieues bien connues de Paris…), Daniel Benoin et Christophe Pitoiset ont conçu un superbe double-décor hyper réaliste où la participation graphique du street artiste OTOM ne passe pas inaperçue. Entre les graffitis sur façades grisâtres et les agrandissements de villas en bois bien verni, le spectateur ne reste pas indifférent. Est-ce beau, est-ce laid ? Oui, non, peut-être. En tous cas, ce sont bien deux mondes, deux classes sociales, qui se télescopent.

Pour passer de l’une à l’autre et faire oublier les changements de plateau, le voyage entre ces deux banlieues éloignées se fait en capsules vidéo. Paulo Correia s’y montre inventif et souvent poétique.

Deux décors donc où se joue l’ultime chef-d’œuvre de Verdi, opéra bouffe et véritable comédie sur une intrigue brillante et désopilante troussée par un Boito particulièrement inspiré. Il concocte pour le compositeur, alors retraité, une comédie nouvelle à partir d’éléments disparates tirés de diverses pièces de Shakespeare. L’action est riche, les situations nombreuses se suivent et se superposent. Oubliées les prouesses vocales, tout ici n’est que théâtre et Daniel Benoin, en homme d’expérience qu’il est, s’attelle à clarifier chaque action. Rien de gratuit, pas d’effets appuyés. Au premier et deuxième actes, ces dames caquettent gentiment, ces messieurs en prennent pour leurs grades avec talent, ne manque peut-être qu’un peu plus de folie pour que le plaisir soit là totalement.

Et vint le troisième et dernier acte. Autant la gaieté fut grande de ne pas se perdre dans nos banlieues, autant nous aurions aimé nous égarer avec délice dans la forêt de Windsor. Malgré les effets vidéo subtils et les arbres en pot, nous sommes restés en rase campagne émotionnelle. Les clins d’œil appuyés au Eyes Wide Shut de Kubrik n’auront pas suffit à ébranler nos sens et à nous attendrir. Reste que la lecture est efficace et parfaitement réalisée. Les choses s’arrangent, les jeunes amours triomphent, les adultes rentrent chez eux, la leçon est donnée mais, à défaut d’aller souper avec les autres, Falstaff mourra seul sur son canapé défoncé. Cette triste réalité aura-t-elle été la cause des quelques huées qui ont accueilli ce spectacle? Les applaudissements auront bien vite étouffé le chahut. Sur scène comme dans le public, deux mondes se seront aussi bousculés.

Dans la fosse, Daniele Callegari entreprend de faire de l’Orchestre Philharmonique de Nice un véritable protagoniste de la comédie qui se joue. Il y réussit le plus souvent, les différents pupitres de l’orchestre, particulièrement sollicités techniquement et expressivement par Verdi répondent présents avec justesse et précision. Comme sur scène, son interprétation reste cependant un peu sage, perdant en expressivité ce qu’elle gagne en homogénéité et en beauté sonore.

De la distribution, on salue bien sûr le travail d’équipe indispensable à la réussite de tout bon Falsatff mais on admire surtout la justesse des profils vocaux réunis, en parfaite adéquation avec les personnages. Alexandra Marcellier est une Alice de grande classe, au timbre rond et corsé, habile meneuse de jeu fort bien appariée à la Meg Page pétillante et racée de Marina Ogii. En Mrs Quickly, Kamelia Kader évite tous effets démonstratifs excessifs autant vocaux que scéniques et se joue de passages de registres habilement négociés. Le couple Nannetta/Fenton fonctionne également fort bien. La soprano Rocío Pérez est magnifique de souffle, de tenue vocale et d’aigus aériens et impalpables. Davide Giusti est lyrique à souhait même si son portait vocal de jeune amoureux tend un peu plus vers le Luigi viril du Tabarro de Puccini que vers le romantique Alfredo de La Traviata. Roberto de Candia  et Vladimir Stoyanov sont deux barytons d’écoles différentes. Le premier campe un Sir John Falstaff à la voix claire et généreuse, plébéien jamais vulgaire, cabotin, émouvant et attentif au texte. Le second est un Ford sombre plus porté sur le legato et la ligne vocale aux emportements bourgeois toujours maitrisés. Thomas Morris, Vincent Ordonneau et Patrick Bolleire sont des comprimari impeccables.

Au tomber de rideau et à voir Falstaff seul sur son canapé, la tristesse l’emporte sur le rire et on se dit que non, vraiment, la banlieue c’est pas rose…

Les artistes

Sir John Falstaff : Roberto de Candia
Ford : Vladimir Stoyanov
Fenton : Davide Giusti
Mrs Alice Ford : Alexandra Marcellier
Mrs Quickly : Kamelia Kader
Nannetta : Rocío Pérez
Meg Page : Marina Ogii
Docteur Caïus : Thomas Morris
Bardolfo : Vincent Ordonneau
Pistola : Patrick Bolleire

Chœur de l’Opéra de Nice. Orchestre Philharmonique de Nice, dir. Daniele Callegari 

Mise en scène et lumière : Daniel Benoin 
Décors : Christophe Pitoiset & Daniel Benoin
Costumes : Nathalie Bérard-Benoin 
Vidéo : Paulo Correia
Street-Artist / Décors : OTOM

Le programme

Falstaff

Opéra-bouffe en trois actes de Giuseppe Verdi, livret d’Arrigo Boito d’après William Shakespeare, créé au Teatro La Scala le 9 février 1893.

Représentation du 31 mars 2023, Opéra de Nice.