Julie de Boesmans, huis clos à Nancy

Rares sont les créations contemporaines à s’être durablement inscrites au répertoire. Julie, le quatrième opéra de Philippe Boesmans, créé en 2005 au Théâtre de la Monnaie sur un livret de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger, adaptant la pièce de Strindberg, Mademoiselle Julie, peut compter parmi celles-ci. Au format de chambre, avec un effectif orchestral condensé et un plateau vocal réduit à trois solistes, l’opus a l’allure d’un huis clos explorant les dérèglements de l’intime.

Pour traduire les sourdes tensions qui, sur fond de l’ivresse de la Nuit de la Saint-Jean, de la consommation adultérine entre Julie et son valet va conduire au départ de la fiancée et au suicide de l’héritière, le compositeur belge a façonné une fascinante partition tapie de sonorités graves et feutrées, s’appuyant entre autres sur des parties développées à la grosse caisse et au contrebasson. Ces couleurs singulières, dans un tissu décanté, et les ostinati ponctuant le discours, contribuent à distiller une atmosphère fantomatique, où la violence des rêves entre en collusion trouble avec celle du réel, et que la direction ciselée d’Emilio Pomarico révèle admirablement – on saluera d’ailleurs l’investissement de l’Orchestre de l’Opéra national de Lorraine pour défendre les équilibres d’une économie musicale aussi délicate qu’inventive, portant l’empreinte inimitable de son auteur.

La scénographie réglée par Silvia Costa affirme une décantation au diapason d’une épure dramaturgique aux confins du psychologique. Les tonalités sombres, nocturnes, sinon noires, des décors, et que ne démentiront guère les costumes intemporels de Laura Dondoli, contrastent avec les variations de blanc dans les lumières de Marco Giusti, d’une évidente beauté expressive, calibrée subtilement au gré des évolutions affectives. L’espace domestique où se noue l’intrigue est condensé en son abstract oppressant, modulé par des panneaux mobiles, à la fois murs et fenêtres. Comme à son habitude, la metteur en scène s’appuie sur quelques accessoires – chaise, table, vaisselle suspendue – pour esquisser le minimum de réalisme requis, sans céder à la tentation de l’imitation naturaliste. La noire pluie de confettis accentue la plongée dans la nuit des désirs et des fantasmes, tandis qu’une averse de sable ensevelit tout espoir à la fin, quand le sacrifice de Julie est suggéré par la solitude d’un balai déserté par la jeune femme.

Dans ce climat ouaté qui finit par captiver, surtout si l’on n’y succombe pas prématurément, où la scansion entre le noir et le blanc porte une forte charge sémiologique, Irene Roberts incarne, avec un timbre riche et charnu, les tourments de Julie, enveloppés dans une chaleur vocale certaine. Dean Murphy impose un Jean à l’intonation percutante, d’une vigueur, voire d’une brutalité croissant à mesure de celle de son personnage. Quant aux accents stratosphériques de Lisa Mostin, encouragés avec une gourmandise sensuelle par l’écriture de Boesmans, ils exsudent le sommeil et la jalousie de Kristin. Si le spectacle fait, parfois, appel à une doublure dansée du rôle-titre, confiée à Marie Tassin, et à quelques acrobaties dévolues à Gianni Illiaquer, il sert d’abord l’inspiration originale et personnelle d’un opéra qui dément éloquemment la réputation de stérile aridité de la création lyrique contemporaine. On ne peut que remercier l’Opéra national de Lorraine de s’en faire ici le juste porte-parole.

Opéra national de Lorraine

Les artistes

Julie  Irene Roberts
Jean  Dean Murphy
Kristin  Lisa Mostin
Julie qui danse  Marie Tassin
Acrobate  Gianni Illiaquer

Orchestre de l’Opéra national de Lorraine
Direction musicale  Emilio Pomarico

Mise en scène et décors  Silvia Costa
Collaboration aux décors  Michele Taborelli
Costumes  Laura Dondoli
Lumières  Marco Giusti
Dramaturgie  Simon Hatab
Assistanat à la mise en scène  Rosabel Huguet

Nouvelle production Opéra national de Lorraine
Coproduction Opéra de Dijon

Le programme

Julie
Opéra en un acte
Créé à La Monnaie/De Munt à Bruxelles, le 8 mars 2005

Livret de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger d’après Mademoiselle Julie d’August Strindberg
Musique de Philippe Boesmans

Opéra National de Lorraine, Nancy
Représentation du dimanche 27 mars 2022, 15h