Philharmonie : Le Paradis et la Péri par Philippe Jordan

Le Paradis et la Péri, Paris, Philharmonie, vendredi 23 janvier 2026

Retour à Paris du Paradis et la Péri de Schumann, cette fois-ci sous la direction de Philippe Jordan : une superbe réussite !

Quelle belle soirée que celle-ci ! La découverte (en tout cas pour moi) d’une œuvre superbe et la beauté de l’interprétation. Le Paradis et la Péri  est un ouvrage en effet peu connu, rarement joué, du moins en France, mais splendide et injustement délaissé – même si le public parisien a de plus en plus d’occasions de pouvoir l’entendre : il fut en effet récemment donné à deux reprises déjà à la Philharmonie (en décembre 2016, dirigé par Daniel Harding puis il y a huit mois avec Jordi Savall, et à la Seine musicale, toujours en mai dernier, sous la direction de Nathalie Stutzman).

Passons vite sur l’aspect le plus faible de l’œuvre : l’intrigue. Il convient aux mélomanes d’aujourd’hui d’effectuer un léger voyage dans le temps. Nous sommes en plein Romantisme (l’œuvre est créée en décembre 1843), période où se déploie l’engouement pour une image de la Femme très idéalisée, forcément diaphane, éthérée et mystérieuse, à laquelle s’ajoute souvent une vague orientaliste plus ou moins originale. C’est l’époque de Lord Byron (Le Pélerinage de Childe Harold / 1827), Goethe (Le Divan occidental-oriental / 1819-1827), Victor Hugo (Les Orientales / 1829), sans omettre les voyages au Maroc et en Algérie d’Eugène Delacroix.

Musicalement autant que chorégraphiquement, c’est en 1832 que s’envole pour la première fois La Sylphide de Jean Schneitzhöeffer. La première scène de la folie de la « Giselle » d’Adolphe Adam se déclenche en 1841, suivie de la transformation de l’héroïne en «Willi » dangereuse. Théophile Gautier, déjà auteur du livret de Giselle , concocte celui d’un autre ballet, La Péri, qui voit le jour en 1843, sur une musique de Johann Friedrich Burgmüller. Le sujet sera repris pour un nouveau ballet en 1909-1910, avec une tout autre musique, due à Paul Dukas.

D’où vient l’inspiration de Schumann ? Du roman de l’Irlandais Thomas Moore, Lalla Rookh, an Oriental Romance, publié en 1817 et rapidement traduit à l’étranger. Le sujet sera d’ailleurs repris en France par Félicien David, qui en fera un opéra-comique, Lalla Roukh, en 1862. Mais au fait, qu’est-ce qu’une péri ? Un génie femelle qui, dans les contes persans, joue un rôle analogue à celui des fées dans les contes occidentaux.

Schumann succombera une nouvelle fois au charme de ces mystérieuses créatures, dans un autre oratorio, Le Pèlerinage de la Rose, op.112 de 1852 ; la Rose ne désignant pas une fleur, mais un être qui, comme la Péri, appartient au monde des esprits, sorte de sylphide…

Dans son op.50, une Péri ne peut franchir les portes du Paradis qu’en apportant un don parfait, attendu du Ciel. Les deux premiers présents seront rejetés (la dernière goutte de sang d’un héros, puis le dernier soupir d’une jeune femme éprise). Son troisième don, une larme de repentir, lui ouvrira les portes du Paradis tant espéré. Nos esprits rationnels ont parfois du mal à maintenir leur attention sur de telles trames. Heureusement, Schumann est là, déclarant d’ailleurs qu’il s’agit d’une « œuvre pour gens joyeux » !

En effet, la partition, quoique titrée « oratorio », s’en éloigne fréquemment, créant une sorte de gigantesque lied orchestral et choral. La frontière reste floue entre récitatifs, airs et chœurs, nous plaçant surtout face à un flux sonore continu et malléable.

Il convient de citer l’intervention unique de la harpe, dans la première partie (n°8), où Emilie Gastaud nous laisse regretter que Schumann l’ait si peu employée…

La lecture de Philippe Jordan s’inscrit dans la continuité de celle qu’en laissa son père, Armin Jordan. Interprétation lumineuse, riche et puissante, fertile en frissons et battements de cœur. Cette Péri a beau être une fée, elle n’en souffre pas moins. Le chef distille à ses interprètes vitalité et fougue. La distribution, excellente et homogène, nous offre somptuosité, explosion et lumière.

Hanna-Elisabeth Müller, soprano très expressive, est une Péri aussi émouvante que combative. Magdalena Lucjan, autre soprano, campe avec charme et ardeur cette jeune fille sacrifiée, sorte de Juliette orientale. Wiebke Lehmkuhl détient un magnifique timbre de contralto qui lui permet de dispenser de belles moirures au rôle de l’Ange. Les solos de ténor sont partagés entre Werner Güra et Cyrille Dubois, qui rivalisent de charme et de vaillance. Enfin, le baryton-basse Edwin Crossley-Mercer endosse magnifiquement le rôle du conquérant Gazna, autant que la partition puissante de l’Homme.

Le Chœur de Radio-France, superbement préparé par Lionel Sow, nous livre une prestation mémorable, radieuse d’expressivité et d’entrain. Ces mêmes qualités se retrouvent dans l’Orchestre National de France, au zénith, avec un premier violon des plus éloquents, Luc Héry.

Excellente idée, de la part de Philippe Jordan, que de proposer cette œuvre relativement rare au concert, tout autant qu’au disque, les versions de références de Henryk Czyz, Gerd Albrecht et Armin Jordan ayant déserté les bacs des disquaires…

Des redécouvertes aussi enthousiasmantes et d’un tel niveau artistique, on en redemande… d’autant que la Philharmonie de Paris apparaît vraiment comme l’endroit idéal pour ce genre d’ouvrage.

Les artistes

Hanna-Elisabeth Müller & Magdalena Lucjan, sopranos
Wiebke Lehmkuhl, contralto
Werner Güra & Cyrille Dubois, ténors
Edwin Crossley-Mercer, baryton-basse

Orchestre National de France, dir. Philippe Jordan
Choeur de Radio-France, dir. Lionel Sow

Le programme

Le Paradis et la Péri, op. 50

Oratorio de Robert Schumann, créé le 4 décembre 1843 à Leipzig.
Paris, Philharmonie, concert du vendredi 23 janvier 2026.