Les festivals de l’été –
ANDREA CHENIER : le pari vériste de Salzbourg couronné de succès

Grand succès pour cette version de concert d’Andrea Chénier à Salzbourg, ou excellent une fort belle distribution et un Marco Armiliato au sommet.

Proposer un opéra vériste au pays de Mozart n’a rien d’évident. On imagine plus volontiers Salzbourg résonner au son de Mozart, Strauss ou Haydn, qu’à la musique d’un drame flamboyant et rugueux né du tournant du XXe siècle italien. Pourtant, le pari fut relevé avec audace en cette soirée du 25 août : donner en version de concert le plus célèbre opéra d’Umberto Giordano, Andrea Chénier. Pari audacieux d’autant plus que l’ancrage historique de l’œuvre (les foules révolutionnaires, l’exaltation patriotique, la terreur et les effluves de sang mêlées aux élans passionnés) semble a priori inséparable d’une mise en scène. Comment recréer, sans décors ni costumes, les fastes aristocratiques, la rumeur populaire, l’atmosphère de peur et de violence ? C’est à ce défi que se sont confrontés les artistes, sous la baguette inspirée de Marco Armiliato, qui a su transformer la contrainte en force dramatique.

Dès les premières mesures, la direction du chef s’impose comme l’élément structurant de la soirée. Digne héritier de Gianandrea Gavazzeni, Marco Armiliato maîtrise ce répertoire vériste à la perfection. A la tête du Mozarteum Orchestra Salzburg, sa proposition est à la fois passionnée et maîtrisée, fougueuse et subtile. La musique coule, fluide et chaque accent, chaque respiration souligne le drame sans l’alourdir. On admire son art de la nuance (la clarté des cordes, la douceur des flûtes, la ligne des clarinettes) mais aussi sa capacité à galvaniser les pupitres pour rendre justice aux éclats véristes. Armiliato vit la musique : il sourit aux musiciens, les encourage, donne des accolades chaleureuse aux solistes après une ovation du public… Tout en restant humblement au service des chanteurs, il insuffle à l’orchestre la ferveur dramatique nécessaire à ce théâtre sans mise en scène. Bravo Maestro !

Le Gérard de Luca Salsi fait preuve de beaucoup d’assurance. Il s’agit d’un rôle qu’il connaît intimement, pour l’avoir interprété notamment à la Scala, et qu’il habite avec une intensité toujours renouvelée. Chanter intégralement de mémoire lui permet une liberté scénique précieuse. Ses gestes, son regard, sa présence débordent le cadre strict du concert, donnant à Gérard une dimension dramatique qui saisit dès sa première apparition. Dans l’acte I, la véhémence du valet révolté éclate avec force alors qu’au au second acte, la stature du tribun s’impose avec autorité. Mais c’est dans les contradictions intimes que Salsi touche le plus : blessé par Chénier, il tait son nom et implore le salut de Maddalena. Déchiré entre passion et idéal, il se reconnaît esclave de son amour dans le bouleversant « Nemico della patria » et hésite à condamner Chénier. Enfin, dans un geste de renoncement généreux, il choisit de sauver les amants. Tout au long de la soirée, Salsi déploie une palette expressive saisissante : colère, tendresse, fureur, désespoir. Le public, conquis, lui réserve des acclamations méritées.
Sous les traits du poète Chénier, Piotr Beczała faisait ici une prise de rôle. Le ténor polonais, récemment convalescent, offrait un retour attendu. Malgré la fatigue perceptible dans certains pianissimi ou quelques attaques moins assurées, il livre une prestation d’une grande noblesse. Les aigus, riches et héroïques, jaillissent avec éclat, notamment dans l’« Improvviso » du premier acte qui soulève l’enthousiasme immédiat de la salle. Son timbre lumineux, sa ligne vocale impeccable et son ardeur communicative en font un Chénier déjà très convaincant, bien que l’on pressente qu’il gagnera encore en profondeur au fil des représentations (il reprendra d’ailleurs le rôle en novembre prochain sur la scène du Met, cette fois dans une production scénique). Dans l’acte I, la tendresse de son duo avec Maddalena séduit par son intensité. Une entrée réussie dans ce rôle exigeant, qui devrait s’affiner avec le temps et l’expérience scénique.
La Maddalena de Elena Stikhina s’inscrit dans la meilleure tradition vériste alors qu’elle effectuait elle aussi ses débuts sous les traits de ce personnage. Le rôle demande un tempérament affirmé, une incarnation charnelle : la soprano russe en restitue l’essentiel, en particulier dans l’air central « La mamma morta ». La ligne vocale est soutenue, le souffle maîtrisé, la projection sûre. Stikhina peint avec intensité la douleur de l’orpheline dont la mère fut assassinée, qui connut la faim et la peur, et qui n’a plus que l’amour comme salut. Cris d’épouvante, élans de passion, larmes et éclats de rire, tout y est, avec une sincérité qui touche. On souhaiterait cependant davantage d’investissement théâtral dans les duos amoureux, où le geste reste un peu retenu : une main tendue, sans regard échangé, ne suffit pas à traduire la brûlure d’une passion naissante. Mais vocalement, l’interprétation s’impose avec une intensité remarquable.
De la multitude de seconds rôles, on notera la distribution plutôt soignée. La Madelon de Noa Beinart, malgré des aigus parfois contraints, émeut en offrant son petit-fils à la Révolution. Seray Pinar, en Bersi, séduit d’emblée par la chaleur de son timbre et l’élégance de sa ligne. On remarque tout particulièrement Armand Rabot, baryton en devenir, dont l’ampleur vocale laisse présager un bel avenir. Parmi les autres incarnations, signalons la solidité du Fouquier-Tinville de Christophe Humbert, et l’Abbé d’Ilia Skvirskii, tout en justesse.

Les chœurs, préparés par Alan Woodbridge, furent également une belle réussite : leur travail approfondi sur la diction, la précision rythmique et la construction des atmosphères contribue puissamment à l’impact dramatique. Ils se montrent tour à tour élégants et pastoraux dans la fête du premier acte, véhéments et menaçants lors des scènes révolutionnaires, jusqu’à créer une véritable texture sonore, parfois faite de murmures et de clameurs, évoquant la rumeur de la foule. Un travail d’une précision a souligner, qui ancre encore davantage cette version de concert dans l’esprit du théâtre.

La soirée s’achève dans un climat d’émotion palpable. La salle se lève, enthousiaste, pour une ovation prolongée. Le pari est gagné : Andrea Chénier, drame vériste par excellence, a su captiver le public de Salzbourg, grâce à une distribution cohérente et à la direction inspirée de Marco Armiliato.

Les artistes

Andrea Chénier : Piotr Beczala
Carlo Gérard : Luca Salsi
Maddalena de Coigny : Elena Stikhina
Bersi : Seray Pinar
Madelon : Noa Beinart
Roucher : Armand Rabot
Pietro Fléville :lix Gygli
Comtesse de Coigny : Dora Jana Klaric
Fouquier Tinville : Christopher Humbert Jr.
Mathieu : Robert Raso
Un « Incroyable » : Tomislav Jukić
L’Abbé : Ilia Skvirskii
Schmidt : Brett Pruunsild
Un Majordome : Marcel Durka
Dumas : Trevor Haumschilt-Rocha

Association de concerts du chœur de l’Opéra national de Vienne (chef des chœurs Alan Woodbridge), Orchestre du Mozarteum de Salzbourg, dir. Marco Armiliato

Le programme

Andrea Chénier

Opéra en 4 actes d’Umberto Giordano, livret de Luigi Illica, créé à la Scala de Milan le 28 mars 1896.

Festival de Salzbourg, concert du lundi 25 août 2025.