Livre – Jean-Philippe Thiellay, En finir avec les idées fausses sur l’Opéra

Nous avions largement insisté, dans les colonnes de Première Loge, sur l’importance de L’Opéra s’il vous plait, le plaidoyer que Jean-Philippe Thiellay avait consacré, en 2022, à la défense de l’art lyrique en France, un genre désormais menacé mais toujours debout, dont il est aujourd’hui, non seulement, l’un des meilleurs connaisseurs dans l’hexagone mais, également, l’un des défenseurs les plus acharnés.

Quatre ans après, en parallèle à une série de podcasts estivaux sur France Musique[1], Jean-Philippe Thiellay revient à la charge avec En finir avec les idées fausses sur l’Opéra, pour tenter de tordre le cou à un certain nombre d’idées fausses qui viennent souvent se mettre en travers de la route de l’Opéra dans sa pleine légitimité vis-à-vis des nouvelles générations et des nouveaux publics. Aussi triste que cela puisse être pour le – déjà ! – vétéran qui rédige ce compte rendu, cette défense, loin d’être le combat du donquichottisme de quelques aficionados incurables doit impérieusement devenir le sacerdoce de toutes celles et ceux qui ont bien compris que, derrière la grande fragilité, désormais, d’un genre musical multi-centenaire, c’est tout un pan de la culture mondiale qui pourrait bel et bien disparaître, au même titre que, par le passé, d’autres pratiques culturelles, telles que les salons littéraires ou musicaux.

Comme c’était déjà le cas dans son opus précédent, l’essayiste mouille le maillot quand il s’agit de parler Opéra : ainsi, dès la fin de l’introduction, alors qu’il se place sous les auspices de Bertolt Brecht – « celui qui combat peut perdre mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » – on sait que Jean-Philippe Thiellay n’aura de cesse de prendre le lecteur à témoin en l’associant directement au discours ambiant, si lourd de sens, qui circule sur le monde de l’Opéra, en lui faisant directement formuler ces dizaines de stéréotypes qui l’accablent aujourd’hui et en apportant, à son niveau, des réponses simples mais toujours percutantes.

Dans une démarche sans doute moins ambitieuse intellectuellement que ne l’était celle prévalant à L’Opéra s’il vous plait – ouvrage dont l’objectif n’était rien moins que de poser un diagnostic de la crise du sens de l’art lyrique aujourd’hui en France et d’y apporter des pistes de solutions -, En finir avec les idées fausses sur l’Opéra est écrit avec la même volonté de démontrer et le même souci de convaincre le lecteur. Avec cet enthousiasme communicatif et sans pessimisme viscéral, l’auteur, lucide et réaliste, sait regarder la lyricosphère avec cet « optimisme de la volonté », cher au théoricien Antonio Gramsci.

Au fil de ses cent quatre-vingt-quatre pages, ce nouveau « petit livre rouge » – mais oui… c’est la couleur de sa couverture ! – passe en revue quelque quarante-six clichés et autres stéréotypes qui, souvent, ont la vie dure et qui, plus que jamais, dans des sociétés où les communicants font la pluie et le beau temps, pourraient être fatales au monde de l’Opéra.

Développant son argumentation autour de quatre axes de « On-dit » – « L’Opéra, c’est du Passé », « Il n’y a plus de public pour l’Opéra », « L’Opéra, une aberration économique », « Le problème principal des Opéras ? Les artistes ! » – dans une logique proche de celle ayant prévalu pour son ouvrage précédent, l’auteur croise le fer avec les idées les plus agaçantes, les plus aberrantes, les plus fantasmées, parfois aussi les plus nauséabondes et le fait systématiquement avec pédagogie, dans un esprit de partage de sa passion, toujours finement documentée tout en restant accessible voire, à l’occasion, teintée d’une pincée d’humour ou d’autodérision.

Au poncif selon lequel « L’opéra, c’est toujours pareil ! », Thiellay est, par exemple, obligé de reconnaître que ce cliché n’est pas totalement dépourvu de vérité, tant la majeure partie de la programmation de nos saisons lyriques est centrée sur un nombre d’œuvres restreint. Reprenant un sondage effectué au Royaune-Uni, en 2017, pour Classic FM selon lequel une majorité de personnes interrogées considérait que l’Opéra aurait tout intérêt d’adapter des séries telles que Dowton Abbey ou Game of Thrones, l’auteur explique que les compositeurs actuels n’hésitent pas à mettre en musique des ouvrages inspirés de films – Breaking the Waves (Missy Mazzoli), The Exterminating Angel (Thomas Adès), Brokeback Mountain (Charles Wuorinen) – et à aborder des thèmes aussi porteurs que l’écologie, les droits de la femme, # MeToo, le tourisme sexuel… . Ici, comme dans de nombreuses autres pages du livre, c’est à notre curiosité qu’il est fait appel afin de se convaincre qu’il y a bien une vie opératique en dehors de Carmen et de La traviata… !

Ailleurs, c’est l’intelligence du public qui est en première ligne alors que Jean-Philippe Thiellay aborde des questions telles que celle du racisme – ou supposé tel – de ce genre musical : dépassant la banalité du constat selon lequel l’Opéra reflète, comme d’autres disciplines artistiques, les représentations de son temps, l’auteur argumente et peut écrire : « on peut toutefois légitimement penser que le public est plus intelligent qu’on ne le pense et ce n’est pas parce que Monostatos jette un regard salace sur Pamina qu’on doit y voir une attaque raciste contre tous les noirs. ». De fait, les équipes artistiques et administratives des théâtres lyriques disposent de toute une boîte à outils pédagogiques permettant d’accompagner le spectateur dans son approche des œuvres… sans parler des metteurs et metteuses en scène qui doivent garder leur marge de manœuvre dans leur manière d’aborder Otello ou Madama Butterfly… avec ou sans black et yellow face.

Comme il a régulièrement l’occasion de le faire, Thiellay n’hésite jamais à remettre au centre de son objectif de déconstruction des représentations erronées pesant sur l’art lyrique le rôle déterminant des directeurs d’opéras car, oui « les opéras peuvent être managés de manière efficace » ! Même s’il est vrai que les Opéras ne sont pas des entreprises comme les autres, toutes les directions ne se valent pas lorsqu’il est question d’améliorer la diversité dans les orchestres, les distributions, la construction des programmes ou encore les conditions d’adhésion du public au projet artistique « Opéra » : ce petit livre en dit souvent, sur ce plan, beaucoup plus que de longs discours !

De même, les nouvelles formes de relation à créer avec le spectateur – les jeunes, en particulier – font l’objet de toutes les attentions combatives de l’auteur : si tout doit être fait pour que l’Opéra continue à mieux se désenclaver, à innover – après tout, la nouvelle production de Parsifal en 3d à Bayreuth, ces derniers étés, pourrait en inspirer d’autres !? – à diversifier et à rajeunir ses publics, Thiellay insiste parallèlement sur la délicate question de la banalisation du spectacle d’Opéra qui, tout en devenant le plus abordable possible doit, cependant, demeurer une proposition culturelle exceptionnelle avec tout ce que cette notion implique… Tenir ici une ligne de crête n’est pas chose aisée mais c’est la condition sine qua non pour continuer à faire de l’opéra un spectacle total, sans doute le seul capable pour faire fonctionner, à un tel degré d’intensité, la « machine à émotions », si chère au cœur de Jean-Philippe Thiellay.

 

Jean-Philippe Thiellay, En finir avec les idées fausses sur l’Opéra – Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2025

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[1] Opéra et préjugés : écouter le podcast et replay | France Musique