Un Giulio Cesare enchanteur au Théâtre des Champs-Élysées

Giulio Cesare, Théâtre des Champs-Élysées, vendredi 6 février 2026

Le Théâtre des Champs-Élysées et « Les Grandes Voix » proposent Giulio Cesare de Händel : une superbe version de concert, dramatique au point de faire oublier l’absence de mise en scène.

Lorsqu’un opéra nous est présenté en version de concert alors qu’il est habituellement destiné à la scène, nous éprouvons un instant de nostalgie au moment où les solistes prennent leurs pupitres sans que leur jeu vienne animer leur voix. Mais l’orchestre et les premières voix prennent cette fois possession de la place et la tiennent sans nous laisser d’autre désir que de les suivre, rendus à la voix nue sans presque un regard, heureux d’être à l’écoute pure de cette musique presque aussitôt sublime. Cinquième opéra composé pour la Royal Academy, dix ans après Rinaldo, premier opéra italien pour la scène anglaise, opera seria fétiche de Haendel, son chef d’œuvre dramatique, il fut créé le 20 février 1724 au King’s théâtre de la Royal Academy of Music de Londres, dans un livret adapté par Nicola Francesco Haym – d’après le Giulio Cesare in Egitto de Sartorio représenté à Venise en 1675 –, avec le castrat Senesino et Francesca Cuzzoni dans les rôles titres, et connut d’emblée un vif succès.  La trame du livret est empruntée à la grande Histoire, qui vit Jules César poursuivre en Égypte son ennemi Pompée, lequel fut décapité par le roi Ptolémée XIII, tandis que Cléopâtre, en rivalité avec son frère pour le trône égyptien, recherchait l’aide de César puis allait former avec lui un couple régnant sur l’Égypte, au nom d’une Rome préoccupée par la nature de cette alliance. Le livret nous laisse au moment du triomphe de l’amour convergeant avec le triomphe politique à cette étape, tandis que l’avenir fut plus sombre, on le sait, puisque ce symbole d’une royauté féminine alliée au patriarcat romain ne subsista pas longtemps avant que l’empire romain ne l’éradique. C’est ce moment que saisissent Haendel et son librettiste pour amener les héros à l’acmé de leur gloire, par un chant consacré à l’amour plus encore qu’au combat. Une large place est également donnée aux autres rôles comme celui de la veuve de Pompée, courtisée à la mesure de son deuil, et de son fils qui se fera le vengeur.

Photo Gisèle Chaboudez

De nombreuses productions de Giulio Cesare in Egitto se sont succédé, dont une au Théâtre des champs Élysées déjà, en 2022, qui marquait l’entrée de Philippe Jaroussky dans la direction d’opéra, avec le César de Gaelle Arquez et la Cléopâtre déjà somptueuse de Sabine Devieilhe. La production actuelle effectuera dix représentations en Europe, sous la baguette de Francesco Corti, qui dirige Il Pomo d’or, orchestre d’excellence spécialisé dans la musique baroque avec des instruments d’époque. 

Jakub Jozef Orlinski y incarne César pour la première fois, après avoir partagé avec cet orchestre de nombreuses réalisations et concerts, dont le talentueux Beyond à la Philarmonie, après avoir participé à Genève à un Stabat Mater de Pergolèse somptueux, avec Barbara Hannigan, donné nombre de récitals avec Michal Bial, lancé son festival Break in Classic avec Alexander Debicz, tout en entrant avec bonheur dans la scène pop, comme à la Défense Aréna le 22 janvier.
Sabine Devieilhe reprend donc le rôle de Cléopâtre, où elle a déjà excellé et qu’elle connaît bien, et où elle impressionne, après une Mélisande à l’Opéra de Paris, un Requiem de Fauré avec Raphael Pichon et l’orchestre Pygmalion, et après avoir triomphé l’année dernière au TCE avec Maxim Emelyanychev, dans l’Exsultate jubilate. Le reste de la distribution est également de haut vol, les rôles masculins sont tenus par des contre-ténor, comme Yurly Minenko, un excellent Tolomeo, Marco Saccardin, un Curio plein de finesse, Remy Brès-Feuillet assurant avec justesse le rôle de Nireno, tandis que la basse d’Alex Rosen, d’une chaleur efficace et drue, au timbre remarquable, est un bonheur constant, dans le rôle d’Achille, lieutenant de Ptolémée.

L’ouverture qui annonce l’arrivée de César victorieux et acclamé, est suivie d’une intervention de Cornelia, que chante Beth Taylor de sa chaude voix dorée, ample et ronde, en un air doux aux longues plaintes, tandis que Sextus, son fils, avec l’élégant mezzo-soprano, souple et pur, de Rebecca Legget, lance son premier cri de douleur et de fureur, en apprenant l’assassinat de Pompée. L’aria de César, qui accueille avec dignité les plaignants, nous laisse d’emblée penser que Jakub Jozef Orlinski a atteint « l’épaisseur » nécessaire, comme il dit, pour entrer dans ce rôle. Son timbre velouté dans les aigus comme dans les graves, ses longues notes pures d’alto capables de verser harmonieusement dans un baryton bienvenu, la fermeté de son chant nous en apportent la preuve. Incarnant le chef romain de cinquante-deux ans dans sa démarche altière, quoiqu’encore jeune homme, il a mûri et son visage s’est aiguisé tandis que sa voix a étendu son ampleur et sa force. On le sent déjà dans la première charmante aria « Empio, diro, tu sei », il se déploie plus encore dans le très beau « Va tacito e nascoto », où le cor vient faire un splendide écho à son chant. On voit là combien il s’empare de ce rôle, combien il le fait sien et y laisse sa marque, comme il l’avait fait d’Orphée autrefois. Puis dans le « Se in fiorito ameno prato », le chant d’oiseau lui répond, enfin dans le duo « Caro ! Bella ! » de l’acte III, avec Cléopâtre, ayant longuement parlé l’un de l’autre, ils chantent à la fin ensemble, joignant leurs voix dans une alchimie rayonnante. 

Que dire de Sabine Deviehle qui déjà faisait sien ce rôle de Cléopâtre il y a deux ans, ici-même, et qui le magnifie encore, au long des airs d’une précision d’orfèvre, qu’elle parcourt avec une agilité stupéfiante, où son soprano excelle, pur et percutant, souple et radieux. Le « V’adoro pupille » ce chant d’amour limpide et sensuel déjà nous conquiert, sa voix y déploie une langueur envoûtante ; le « Se pietà di me non senti, giusto ciel io moriro » nous enchante, la beauté d’une aria fort difficile, où la note la plus aiguë est longuement tenue, presque naturellement, dans un filet de voix mélodieux. Elle est également chez elle dans le merveilleux « Piangero la sorte mia », l’aria familière que toutes les grandes voix ont chantée, chef-d’œuvre à elle seul, qui alterne la plainte avec la colère, sollicitant des aigus longs et des graves hachés.
Le chœur final « Ritorno omai nel nostro cor » clôt joyeusement un parcours magnifique, qui a multiplié les complications de l’amour pour qu’il soit au premier plan, plutôt que la politique.

© Caroline Doutre

On imagine mal, d’une façon générale, comment il est possible de rester plus de trois heures durant dans cette sorte d’enchantement, mais ici tout nous y convoque. Et l’on sait gré à Francesco Corti d’y avoir à ce point contribué, tant au clavecin qu’à la baguette, montrant à quel point cette œuvre est une scène constante à elle seule quand bien même elle n’est pas mise en scène.   

Les artistes

Giulio Cesare : Jakub Józef Orliński
Cleopatra : Sabine Devieilhe 
Tolomeo : Yuriy Minenko
Cornelia : Beth Taylor 
Sesto : Rebecca Leggett 
Curio : Marco Saccardin 
Achilla : Alex Rosen 
Nireno : Rémy Brès-Feuillet 

Il Pomo d’Oro, dir. Francesco Corti 

Le programme

Giulio Cesare

Dramma musicale en trois actes de Georg Friedrich Händel, livret de Nicola Francesco Haym, créé au King’s Theatre de Londres, le 20 février 1724.

Théâtre des Champs-Élysées, vendredi 6 février 2026