À Bruxelles, un Benvenuto jouant la carte de la luxuriance et de l’exubérance

Benvenuto Cellini, Monnaie de Bruxelles, mardi 3 février 2026

La Monnaie s’empare du chef-d’œuvre mal-aimé de Berlioz, avec un résultat plus ou moins convaincant… mais le spectacle et l’œuvre trouvent leur public. N’est-ce pas là le signe que les directeurs de salles devraient plus souvent faire confiance à Benvenuto Cellini ?…

Benvenuto Cellini de Berlioz, longtemps considéré comme un opéra maudit, demeure une rareté sur les scènes lyriques, malgré quelques tentatives de réhabilitation, notamment à l’Opéra Bastille qui en proposa deux productions distinctes entre 1993 et 2018. La Monnaie de Bruxelles s’est à son tour emparée de cet ouvrage foisonnant, en optant pour la version dite « Paris 2 », choix toujours délicat tant l’histoire éditoriale de l’œuvre est complexe (voyez à ce sujet le dossier que nous avons consacré à l’œuvre).

C’est précisément cette version que le directeur musical Alain Altinoglu défend comme « la plus passionnante musicalement et la plus cohérente sur le plan dramaturgique ». On perd ainsi l’air de Balducci au premier acte (« Ne regardez jamais la lune »), ou encore l’ensemble sur la future pendaison de Cellini à l’acte II, avec le retour à la fois sinistre et comique du mot « pendu » ; l’air d’Ascagne, en conséquence, ne fait plus allusion à ces propos du Pape ; il est directement suivi du chœur des ouvriers de Cellini, se plaignant de leurs difficiles conditions de travail – chœur qui dans cette version précède directement l’air de Cellini : « Sur les mont les plus sauvages », alors qu’il lui succède dans la version Paris 1, et qu’il sera supprimé dans la version de Weimar.

Dans le programme de salle, Alain Altinoglu revendique une lecture sans demi-mesure : chez Berlioz, selon lui, tout doit être excès, passion et folie. Si l’on ne peut qu’adhérer pleinement à cette profession de foi, force est de constater que la direction proposée ici ne va pas toujours jusqu’au bout de cette logique. Le chef privilégie le plus souvent des tempi mesurés, parfois lents, qui mettent en valeur la richesse harmonique de l’écriture berliozienne et la clarté des plans sonores, mais au prix d’un certain affaissement du nerf dramatique dans des moments clés. Certains passages frôlent même l’alanguissement, comme l’air « Sur les monts les plus sauvages », pris à un tempo si étiré qu’il exige de l’interprète — John Osborn — un contrôle du souffle particulièrement éprouvant. Il a ainsi manqué, par endroits, un peu de tranchant, de contrastes plus affirmés, et surtout ce souffle de folie capable d’emporter totalement le spectateur dans le tourbillon démesuré de la partition. L’Orchestre de La Monnaie confirme une fois de plus son excellence, tout comme les chœurs, dont la partition redoutable requiert une virtuosité constante. Ils s’illustrent aussi bien dans la démesure du carnaval romain que dans la mélancolie du chant des matelots au dernier tableau.

La distribution vocale se révèle globalement de haut niveau. Tijl Faveyts campe un Balducci bien chantant mais encore un peu jeune de timbre, manquant de la truculence attendue pour ce personnage haut en couleur. En Clément VII, Ante Jerkunica fait entendre une voix chaude et profonde, capable d’autorité quand besoin, même si l’extrême aigu de la tessiture met parfois ses limites en évidence. Jean-Sébastien Bou livre un Fieramosca plein de verve et se distingue par la plus belle diction française de la soirée, malgré une émission vocale un peu moins aisée qu’à l’accoutumée. Belle découverte que Florence Losseau en Ascanio : son mezzo séduisant privilégie la délicatesse à la truculence, notamment dans l’air « Mais qu’ai-je donc ? ». Très applaudie au rideau final, Ruth Iniesta incarne une Teresa vive, spirituelle et vocalement virtuose ; si le soutien vocal paraît parfois moins ferme qu’à l’habitude, fragilisant ici ou là le legato, elle offre de très beaux moments, en particulier dans la prière du deuxième acte délicatement chantée avec Ascanio. Quant à John Osborn, il s’impose une fois encore dans le rôle écrasant de Cellini : on entend certes quelques très légers signes de fatigue au dernier tableau de l’acte II (mais quel chanteur arrive indemne au terme d’un tel marathon vocal ?) ; mais l’endurance, la maîtrise des aigus, la musicalité sont bel et bien au rendez-vous, suscitant de très chaleureux applaudissements de la part d’un public conquis. Plus encore que la vaillance du timbre dans la vertigineuse montée dans l’aigu de « Sur les monts les plus sauvages », on retiendra la finesse de son phrasé et la subtilité de ses nuances dans « La gloire était ma seule idole ».

La mise en scène de Thaddeus Strassberger, récemment remarqué pour son Faust à l’Opéra de Liège, transpose l’action au XXᵉ siècle, avec drag queens, joueurs de foot et pizzaïolos (c’est d’ailleurs dans ces deux dernières catégories de personnages que Cellini choisira les modèles de son Persée). Au nombre des réussites du spectacle : la fonte des objets permettant le surgissement de la statue de Persée, moment toujours très délicat à réaliser visuellement, souvent raté, et ici beau et convaincant ; ou encore l’amusant « sauvetage »  de la fameuse Salière de Cellini, qui échappe in extremis aux flammes de la forge grâce à la vigilance de Teresa ! Le parti pris de la folie visuelle produit ailleurs des résultats contrastés. Le carnaval romain, moment de transgression et d’inversion des valeurs, donne lieu à un déferlement d’images surprenantes, parfois provocantes : travestissements, drag queens (avec une intervention parlée un peu trop longue lors du Carnaval…), figurants dénudés, humour volontairement outrancier. Certaines scènes frôlent le mauvais goût — notamment ce faux pape affublé d’un phallus géant et qui, en lieu et place de son anneau, donne à baiser… son Prince Albert… — mais cette vulgarité assumée s’inscrit finalement dans une tradition carnavalesque peu soucieuse de raffinement. Le reproche principal tient plutôt au paradoxe d’une mise en scène parfois trop statique dans les moments de pure action, peinant à traduire visuellement la frénésie musicale, comme lors du finale du premier acte au fort Saint-Ange. On peut également regretter une forme d’horror vacui : accumulation de détails, d’actions secondaires, d’acrobates, ou encore la présence répétée des muses-statues, parfois envahissantes, qui empêchent l’œil de se reposer et de se concentrer pleinement sur la musique dans certains moments plus calmes musicalement.

Malgré ces quelques réserves, le public répond avec enthousiasme, s’amuse et fait un beau succès à cette œuvre rare et trop peu souvent représentée. Une soirée qui, sans lever toutes les ambiguïtés de Benvenuto Cellini, rappelle avec éclat combien cet opéra demeure une aventure théâtrale et musicale hors norme.

Les artistes

Benvenuto Cellini : John Osborn
Giacomo Balducci : Tijl Faveyts
Fieramosca : Jean-Sébastien Bou
Le Pape Clément : Viiante Jerkunica
Francesco : Luis Aguilar
Bernardino : Leander Carlier*
Pompeo : Gabriele Nani
Cabaretier : Yves Saelens
Teresa : Ruth Iniesta
Ascanio : Florence Losseau
*lauréat MM

Orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, dir. Alain Altinoglu
Académie des chœurs de la Monnaie
Mise en scène & décors : Thaddeus Strassberger
Costumes : Guiseppe Palella
Éclairages : Driscoll Otto
Vidéo : Greg Emetaz
Dramaturgie : Sébastien Herbecq
Chef des chœurs : Emmanuel Trenque
Coordinateur des cascades : Ran Braun
Vidéaste : Greg Emetaz

Le programme

Benvenuto Cellini

Opéra en deux actes et quatre tableaux d’ Hector Berlioz, livret de Léon de Wailly & Auguste Barbier, créé à l’Académie Royale de Musique (Salle Le Peletier), Paris, le 10 septembre 1838.
Version Paris 2 (1838)
Bruxelles, La Monnaie, représentation du mardi 3 février 2026.