Eugène Onéguine de retour au Palais Garnier : un beau succès d’ensemble… et un triomphe pour Lenski !

Au Palais Garnier, la nouvelle production d’Eugène Onéguine, dirigée par le futur chef maison Semyon Bychkov, a été bien accueillie par le public – malgré une lecture scénique un peu sage… En Lenski, le jeune Bogdan Volkov remporte un triomphe mémorable !
Œuvre familière du public parisien, Eugène Onéguine n’a pourtant jamais cessé de se réinventer à l’Opéra de Paris. Après une création en français en 1955 (Salle Favart), puis l’entrée tardive de la version russe au Palais Garnier en 1982 avec la légendaire Galina Vichnievskaïa, l’opéra de Tchaïkovski a connu plusieurs incarnations marquantes. On se souvient notamment de la production intelligente et durable de Willy Decker à Bastille, ou encore de la lecture radicale et fascinante de Dmitri Tcherniakov en 2008, huis clos étouffant à la psychologie d’une rare acuité. — production malheureusement trop peu reprise.
Cette dernière production n’ayant jamais été reprise à Paris, on aurait pu espérer son retour sur les planches du palais Garnier, mais c’est un tout autre choix qu’a opéré Alexander Neef, directeur de l’Opéra de Paris, en confiant la mise en scène à Ralph Fiennes. L’idée séduisait a priori : l’acteur entretient une relation intime avec l’œuvre, ayant incarné Onéguine dans le film de sa sœur Martha en 1999. Une telle familiarité laissait espérer une lecture personnelle, dense et renouvelée. Or force est de constater que nous avons été un peu déçus… La mise en scène de Ralph Fiennes est loin d’être dénuée d’intérêt : elle se distingue par une direction d’acteurs extrêmement précise, transformant les chanteurs en véritables comédiens. Les rapports entre les personnages, leurs lignes de force psychologiques et affectives sont dessinées avec clarté et intelligence. Quelques idées marquent : le changement de décor à vue qui fait que Lenski, au deuxième acte, semble avoir quitté le salon où se déroule la fête pour se retrouver seul dans le jardin enneigé ; le fait de commencer le dernier acte avec le cadavre de Lenski allongé sur le sol alors que retentissent les premiers accords de la Polonaise. En revanche, cette lecture reste essentiellement illustrative : elle éclaire les relations sans jamais proposer un véritable point de vue personnel susceptible de renouveler notre perception de l’œuvre. La scénographie de Michael Levine, habituellement plus inspiré, peine à convaincre. Réduite à quelques éléments disposés entre de grands pans évoquant des toiles peintes anciennes, elle aligne silhouettes d’arbres dénudés et motifs répétitifs qui finissent par lasser. À l’inverse, les costumes somptueux d’Annemarie Woods, parfaitement ancrés dans le chronotope pouchkinien, séduisent immédiatement. On saluera d’ailleurs l’initiative du programme de salle mettant en lumière leur confection : plus de 350 costumes ont été créés pour cette production, hommage bienvenu aux artisans de l’ombre.
Ralph Fiennes est venu saluer le public d’un pas hésitant, sans doute impressionné par cette première incursion dans le monde lyrique, et dans un lieu aussi prestigieux. Malgré les quelques réserves émises ci-dessus son travail a été accueilli très chaleureusement par le public.
À la baguette, Semyon Bychkov — tout juste nommé futur directeur musical de l’Opéra de Paris — a reçu une ovation appuyée, mêlant reconnaissance artistique et signe de bienvenue. Sa direction gagne nettement en intensité au fil de la soirée. Un premier acte trop sage, presque trop lisse, manque de contrastes et de tension dramatique ; la passion brûlante de Tatiana y semble contenue. En revanche, le deuxième acte impose un drame plus incisif, et le troisième s’embrase littéralement, culminant dans un duo final Tatiana-Onéguine d’une intensité bouleversante. L’Orchestre de l’Opéra est au sommet de sa forme, et le chœur confirme l’excellence acquise sous la direction de Ching-Lien Wu, notamment au début du deuxième acte où l’effervescence de la scène donne souvent lieu à divers débordements ou approximations. Rien de tel ici : les artistes du chœur ont fait preuve d’une précision, d’une homogénéité, d’une musicalité constantes.
Le plateau vocal se distingue par une remarquable homogénéité. On retrouve avec émotion Susan Graham en Madame Larina, tandis qu’Elena Zaremba campe une Filipievna vocalement très assurée. Alexander Tsymbalyuk impose un Gremine à la voix cuivrée et noble, et Peter Bronder trouve le juste équilibre entre comique et émotion en Monsieur Triquet. Mention spéciale enfin à Amin Ahangaran (Zaretski) et à Mikhail Silantev (le lieutenant), le premier étant membre de la Troupe lyrique de l’Opéra de Paris, le second étant issu des chœurs de la maison.
Marvic Monreal campe une Olga convaincante, traduisant finement l’évolution du personnage de l’insouciance du premier acte à la consternation lors de la scène de la dispute. Boris Pinkhasovich maîtrise vocalement le rôle-titre, mais son Onéguine du premier acte, trop rigide et figé, peine à susciter l’adhésion et rend peu crédible le coup de foudre de Tatiana. Le personnage gagne heureusement en profondeur au fil de la soirée, trouvant une réelle émotion dans la scène finale.
On peut rêver voix plus intrinsèquement lyrique pour incarner Tatiana que celle de Ruzan Mantashyan. La soprano arménienne n’en incarne pas moins une Tatiana d’une belle jeunesse et d’une grande probité artistique, à la ligne de chant soignée et à la crédibilité scénique indéniable, touchante aussi bien en jeune fille timide qu’en femme brisée par un amour réprimé.
Mais s’il est une raison impérieuse d’assister à cet Eugène Onéguine, c’est bien la présence du jeune ténor Bogdan Volkov en Lenski. Déjà remarqué récemment dans le Requiem de Donizetti à Saint-Denis et en Fenton à Bruxelles, il livre ici une incarnation en tout point mémorable. Amour naïf, jalousie dévastatrice (l’expressivité de son visage quand il comprend – ou croit comprendre – qu’Olga ne l’aime pas est remarquable, puis résignation bouleversante : tout est là. Sa scène du duel suspend littéralement le temps. En un air, Bogdan Volkov efface tout — partenaires, orchestre, espace scénique — pour ne laisser subsister qu’une émotion pure. La maîtrise technique est totale : legato parfait, mezza voce sublime, liaison entre les registres, pianissimi déchirants. Mais on rechigne à détailler les prouesses techniques tant elles se font oublier pour ne laisser la place qu’à l’émotion… Le public, bouleversé, lui réservera une magnifique ovation. C’était la première apparition de Bogdan Volkov sur les planches de l’Opéra de Paris : l’exceptionnelle qualité de sa prestation et le triomphe remporté par le jeune ténor appellent sans aucun doute de rapides retrouvailles !
Eugène Onéguine : Boris Pinkhasovich
Tatiana : Ruzan Mantashyan
Lenski : Bogdan Volkov*
Olga : Marvic Monreal
Le Prince Grémine : Alexander Tsymbalyuk
Madame Larina : Susan Graham
Filipievna : Elena Zaremba
Monsieur Triquet : Peter Bronder
Zaretski : Amin Ahangaran(1)
Le Lieutenant : Mikhail Silantev(2)
Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Semyon Bychkov
Chœurs de l’Opéra national de Paris, dir. Ching-Lien Wu
Mise en scène : Ralph Fiennes*
Décors : Michael Levine
Costumes : Annemarie Woods*
Lumières : Alessandro Carletti
Chorégraphie : Sophie Laplane
Collaboration artistique : Kim Brandstrup
* Débuts à l’Opéra national de Paris
(1) Membre de la Troupe lyrique de l’Opéra national de Paris
(2) Membre des Chœurs de l’Opéra national de Paris
Eugène Onéguine
Opéra en 3 actes et 7 tableaux de Piotr Ilitch Tchaïkovski, livret de Constantin Chilovsky et du compositeur, inspiré du roman Alexandre Pouchkine, créé à Moscou le 29 mars 1879.
Paris, Opéra Garnier, représentation du lundi 26 janvier 2026.