Dijon : Pelléas et Mélisande en miroir des Boréades, un couplage séduisant

Concert Debussy – Rameau, Opéra de Dijon, jeudi 15 janvier 2026
Il ne leur manque que la parole : Debussy et Rameau à l’épreuve de l’orchestre
L’exercice est une tarte à la crème au concert comme au disque, mais toutes les tartes à la crème ne sont pas indigestes. Réunir sur la même affiche le père de l’harmonie moderne et Monsieur Croche semble aller de soi, et pas seulement parce que le second à rendu hommage au premier dans ses Images pour piano et ses nombreux écrits. Debussy a eu maintes fois l’occasion de dire son admiration pour son aîné, louant son « élégance d’écriture » autant que sa « forme si finement rigoureuse », et voyant dans Rameau un « double de Watteau ». Autant de qualités mises en exergue dans le programme concocté par Sir Gardiner pour le « Philhar », révélant par contraste celles de l’esthétique debussyste : la forme si délicatement brumeuse d’un double de Puvis de Chavannes.
L’entrelacement des œuvres favorise cette comparaison. Comme un éventail se déployant, les trois premiers actes de Pelléas et Mélisande et la Première Suite des Boréades s’enchaînent à la Seconde Suite de la tragédie lyrique de Rameau et aux actes IV et V de l’opéra de Debussy, assortis d’un extrait de son Enfant prodigue. Une sélection purement orchestrale réalisée par le chef britannique – à qui l’on doit la redécouverte des Boréades voilà plus de cinquante ans -, sur laquelle se greffent trois airs chantés par la soprano autrichienne Anna Prohaska.
C’est à la chanteuse que l’on doit le premier frisson de la soirée. Alors que les sortilèges debussystes enveloppent l’Auditorium de Dijon depuis quatre numéros, avec leurs couleurs savamment archaïques, la voix d’une pureté irréelle surgit des hauteurs – un balcon d’avant-scène – pour laisser Mélisande invoquer les Saints ayant présidé à sa naissance. La ligne est fluide, le timbre précis, l’incarnation – en quelques secondes – immédiate.
Contraste dans la continuité avec les deux Suites des Boréades, où le Philharmonique de Radio France – réduit en effectif pour l’occasion – rend pleinement justice aux sonorités acides, à la verve, mais aussi à l’expressionnisme de la partition la plus avant-gardiste de Rameau. Dans la vivacité des contredanses, menuets et gavotte comme dans la sobre dignité de la Loure (acte II) ou de l’Entrée de Polymnie, la mise en place orchestrale est irréprochable. Gardiner s’y entend comme nul autre pour mettre en évidence la variété d’atmosphères d’une partition qu’il connaît par cœur.
La prestation d’Anna Prohaska, de retour cette fois au côté du podium, pour « Un horizon serein… » appelle en revanche plusieurs réserves. Si la virtuosité est bien au rendez-vous, avec ses vocalises « orageuses », la diction est approximative et le timbre soudain plus serré semble peiner face à l’orchestre – un problème évité dans son air de Mélisande, en grande partie a cappella. Même constat dans l’air de Lia, tiré de la cantate de jeunesse ayant valu à Debussy son prix de Rome et qui, avec son récitatif et son air de fureur (ou plutôt de révolte), forme comme le trait d’union entre Rameau et Debussy. La soprano y trouve néanmoins des accents d’une justesse poignante pour dire la souffrance d’une mère séparée de son enfant. De la tendre évocation initiale au tragique questionnement final, « Pourquoi m’as-tu quitté ? », Anna Prohaska campe une mater dolorosa convaincante et finit par emporter l’adhésion.
(Repris le 16 janvier à la Philharmonie de Paris, le concert sera retransmis par France Musique.)
Anna Prohaska, soprano
Orchestre philharmonique de Radio France, dir. Sir John Eliot Gardiner
Pelléas et Mélisande (suite)
Suite d’après l’opéra de Claude Debussy, créée le 30 avril 1902 à l’Opéra-Comique de Paris
Air de Lia, « L’année en vain chasse l’année… »
Air tiré de L’Enfant prodigue, cantate de Claude Debussy, créée le 27 juin 1885 à l’Académie des Beaux-Arts de Paris
Les Boréades (suite)
Suite d’après la tragédie lyrique en cinq actes de Jean-Philippe Rameau sur un livret de Louis de Cahusac. Création en concert le 14 avril 1975 au Queen Elizabeth Hall de Londres. Création scénique le 21 juillet 1982 au Festival lyrique d’Aix-en-Provence.