Folle soirée de l’Opéra au Théâtre des Champs-Élysées

Sous les auspices de Radio Classique et de la Région Île-de-France

Beaucoup de musique… et un peu d’humanitaire aussi

C’est sans doute dans le sillage de la Fête de la Musique que Radio Classique a souhaité organiser cette deuxième Folle soirée de l’Opéra, la manifestation inaugurale de juin 2020 ayant été annulée pour cause de pandémie. Deux concerts identiques ont donc eu lieu ces 24 et 25 juin, sous l’égide du Conseil régional d’Île-de-France et en la présence de sa Présidente, madame Valérie Pécresse. Nous avons assisté à la première soirée, retransmise en direct par la chaîne organisatrice et agrémentée par les explications de Jean-Michel Dhuez en maître de cérémonie, qui nous rappelle que le cachet de l’Orchestre national d’Île-de-France sera intégralement reversé à la Croix-Rouge française en soutien aux populations touchées par la crise en Ukraine, dont son Excellence l’Ambassadeur assistait à la manifestation. Relevons par ailleurs, assise au premier rang de la corbeille, Karine Deshayes, en guise de marraine non officielle mais idéale et tutélaire, venue encourager les artistes.

Des débuts très prometteurs

© Annarita Melegari

Faisant ses débuts à Paris, Michele Spotti dirige en véritable maestro concertatore, dans la meilleure tradition italienne, et il semble s’en amuser. Une mention particulière est à adresser aux vents, notamment dans l’ouverture du Signor Bruschino de Rossini, un morceau assez exposé et non sans embûches. Ce que l’on nous présente comme étant l’ouverture de La traviata, en fait le prélude, sonne d’une limpidité sans faille, 

de même que l’ouverture des Nozze di Figaro où les timbales sont tout particulièrement maîtrisées et les violons ouvertement remerciés par le chef qui accompagne également ses chanteurs avec la plus grande bienveillance, les soutenant de bout en bout.

Équilibres…

Quatre interprètes se partagent l’affiche dans un équilibre à toute épreuve. Équilibre des voix, tout d’abord : soprano, baryton, ténor et mezzosoprano, dans l’ordre de leur apparition. Équilibre de la répartition : deux airs et deux duos chacun, sauf pour le baryton qui peut faire état de trois interventions solistes dont l’air dit du Champagne du Don Giovanni mozartien, le plus court du répertoire, nous dit-on.

C’est à Marianne Croux, venue en renfort remplacer Jeanne Gérard, initialement prévue, de donner le la, dans un « O mio babbino caro » de Gianni Schicchi qui lui permet de se chauffer la voix, l’aria la plus aimée de Maria Callas, nous annonce-t-on, ce dont il est permis de douter, puisqu’il est bien connu que la cantatrice helléno-américaine adorait les défis et il serait fort étonnant qu’elle ait chéri l’une des pièces les plus faciles du répertoire. 

© Studio JACQVF!

Par la suite, notre soprano se révèle plus à son avantage dans « Obéissons quand leur voix appelle » de la Manon de Massenet, à l’aigu percutant, et dans la gavotte « Profitons bien de la jeunesse » où sa voix claire s’adapte à la perfection à la frivolité du rôle. Aussitôt après, elle investit le duo de Saint-Sulpice avec Kévin Amiel où les deux amants retrouvés se rejoignent également dans une parfaite intelligibilité du texte et dans une ligne lumineuse.

© Océane Amiel

Solaire, le ténor l’est tout autant dans « Una furtiva lagrima » d’un Nemorino donizettien au legato époustouflant et dans un Roméo de Gounod trahissant une légère fatigue à peine perceptible dans le haut du registre. La qualité de la diction, exemplaire dans les deux langues, est l’un des atouts majeurs du chanteur toulousain qui, il faut bien l’admettre, a choisi les morceaux sans doute les plus alléchants de la soirée.

… et complicités

© D.R.

© Delphine Royer

L’intensité du duo « Au fond du temple saint », tiré des Pêcheurs de Perles de Bizet, témoigne d’une belle complicité entre son Nadir et le Zurga d’Alexandre Duhamel, les deux interprètes se tenant par la main, certes en signe d’amitié, comme le veut le livret, mais vraisemblablement aussi suivant un vieux procédé de l’opéra, quoique moins courant entre deux voix masculines. Ne boudons pas notre plaisir. Engagé, dans le rare air de Guglielmo Wulf des Villi pucciniennes, manquant cependant d’un brin d’émotion, le baryton est impressionnant d’autorité dans « Voilà donc la terrible cité » d’Athanaël (Thaïs), puis brillant dans le « Fin ch’han dal vino » sus cité. Avec Marina Viotti, annoncée elle aussi comme étant à ses débuts parisiens (- ce qui n’est pas tout à fait vrai, puisqu’elle avait fait une furtive apparition au concert de Ludovic Tézier et Cassandre Berthon, salle Gaveau, en novembre dernier, et avait participé à un concert Vivaldi sans public aux Invalides, en mars 2021), notre baryton met carrément en scène le duo de la séduction auprès d’une Zerlina des grands jours qu’il soulève dans ses bras, la menant hors de la scène, comme en un jour de noces. Toujours chez Mozart, la mezzosoprano suisse partage avec sa consœur franco-belge un « Prenderò quel brunettino » (duo entre Dorabella et Fiordiligi dans Cosi fan tutte) aux belles couleurs contrastées. Auparavant, c’est à elle qu’était revenue la tâche de changer d’atmosphère, en apportant une touche de gaité, grâce aux couplets de l’acte III de La Périchole (version de 1874), abordés de manière très enjouée. L’émotion revient dans la cavatine du Romeo bellinien, suivie de l’héroïsme de la cabalette, dont les savantes variations et les nuances dans le grave éveillent le souvenir jadis d’une Martine Dupuy ou, plus récemment, d’une Vesselina Kasarova.

Tous les chanteurs se retrouvent pour le quatuor de Rigoletto, même si, ainsi exécuté, c’est le ténor qui se taille la part du lion. Le brindisi de La traviata est donné en bis, à quatre voix, ce qui permet de rendre encore plus visible, s’il en était besoin, l’entente entre les artistes, ténor et soprano venant à la rescousse de leurs acolytes.

Au bilan, une soirée très réussie et fort agréable, ayant visiblement le but de rapprocher l’opéra d’un public de plus en plus vaste et d’initier à ce genre celles et ceux qui hésiteraient encore.

Les artistes

Marianne Croux, soprano
Marina Viotti, mezzo-soprano
Kévin Amiel, ténor
Alexandre Duhamel, baryton
Michele Spotti, direction
Orchestre national d’Île-de-France 

Le programme

La Folle soirée de l’Opéra

Gioachino Rossini – Il signor Bruschino, ouverture

Giacomo Puccini
Gianni Schicchi, « O mio babbino caro » (Lauretta), Marianne Croux
Le villi, « No, possibil non è » (Guglielmo Wulf), Alexandre Duhamel

Gaetano Donizetti – L’elisir d’amore, « Una furtiva lagrima » (Nemorino), Kévin Amiel

Jacques Offenbach – La Périchole, « Je t’adore brigand » (La Périchole), Marina Viotti

Giuseppe Verdi – La traviata, prélude

Georges Bizet – Les Pêcheurs de Perles, « Au fond du temple saint » (Nadir, Zurga), Kévin Amiel / Alexandre Duhamel

Vincenzo Bellini – I Capuleti e i Montecchi, « Ascolta ! Se Romeo t’uccise un figlio » (Romeo), Marina Viotti

Charles GounodRoméo et Juliette, « Ah lève-toi soleil » (Roméo), Kévin Amiel

Jules Massenet
Thaïs, « Voilà donc la terrible cité » (Athanaël), Alexandre Duhamel
Manon, « Obéissons quand leur voix appelle » (Manon), Marianne Croux
Manon, « Toi !… vous ! » (Des Grieux, Manon), Kévin Amiel / Marianne Croux

Wolfgang Amadeus Mozart
Le nozze di Figaro, ouverture
Don Giovanni, « Là ci darem la mano » (Don Giovanni, Zerlina), Alexandre Duhamel / Marina Viotti
Don Giovanni, « Fin ch’han dal vino » (Don Giovanni), Alexandre Duhamel
Così fan tutte, « Prenderò quel brunettino » (Dorabella, Fiordiligi), Marina Viotti / Marianne Croux

Giuseppe Verdi – Rigoletto, « Bella figlia del amor » (Duca, Maddalena, Gilda, Rigoletto)

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, concert du vendredi 24 juin 2022